• Ambre

     

    Ambre
    © Rose P. Katell (tous droits réservés)
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    Ce jour-là, comme beaucoup d’autres avant, Ambre rentra du lycée avec une envie folle de pleurer. Bien qu’elle soit en troisième année, et malgré ses efforts, elle n’avait toujours pas d’amis.

    Certains la détestaient à cause de ses bons – très bons mêmes – résultats scolaires, ne manquant jamais de la traiter de fayotte ou de médire d’elle.

    D’autres la jugeaient sur son physique. Physique qu’elle-même haïssait. Elle abominait son corps, deux fois trop large d’après ses dires. Elle exécrait sa poitrine, qu’elle qualifiait d’inexistante. Elle maudissait ses jambes, qui lui donnaient une allure de courte sur pattes. Elle ne supportait ses yeux marron, trop quelconques, ainsi que sa chevelure semblant hésiter entre le brun et le roux… ces cheveux qui ne se laissaient jamais coiffer. Tout en elle la répugnait et les moqueries incessantes de ses « camarades » le lui rappelaient constamment…

    Enfin, les quelques autres, ceux qui ne se raillaient pas d’elle ouvertement, la dévisageaient avec un regard où se mêlaient pitié et condescendance. Elle haïssait ce regard et détestait encore plus ceux qui le lui offraient ! Un ramassis de commères refoulées, voilà ce qu’ils étaient ! Ils la scrutaient lorsqu’elle passait dans les couloirs, l’appelaient discrètement – si l’on peut dire – « le laideron », sobriquet charmant donné par un garçon de sa classe, et racontaient à quel point elle n’avait pas de chance : déjà que la génétique ne l’avait pas gâtée, il fallait qu’en plus le sort s’acharne sur elle.

    En effet, son père était mort dans un accident de voiture et, pour noyer son chagrin, sa mère s’était mise à boire, omettant de veiller sur sa propre fille… Fille dont elle médisait à présent.

    Ambre détestait qu’on la prenne en pitié ! D’autant plus que deux ans s’étaient écoulés depuis le drame… Elle ne désirait plus qu’une chose : oublier !

    Elle avait pourtant bien essayé de gagner l’affection de ses camarades. Elle se montrait toujours gentille et aimable, prêtait ses devoirs et ne répliquait ni ne jugeait ceux qui l’insultaient ou la rabaissaient. Mais dans ce monde, la gentillesse ne payait guère et elle n’avait récolté que la réputation d’être une bonne poire…

    Repensant à tout cela, elle fut sur le point de pleurer, mais elle se retint. Elle ne le pouvait pas… pas encore… Sa mère, sûrement saoule, l’injurierait et lui crierait qu’elle n’avait pas le droit de verser des larmes, que tout était de sa faute. Elle lui rappellerait qu’elle aussi se trouvait dans la voiture, mais qu’elle, elle était toujours là, bien en vie !

    Montant directement à l’étage pour ne pas devoir croiser sa génitrice, elle détourna volontairement les yeux en passant devant le grand miroir du corridor. Il ne fallait pas qu’elle le regarde sinon, elle allait apercevoir l’Autre – la deuxième Ambre, celle qui prétendait être elle…

    Mais l’Autre n’était pas elle, elle le savait ! La seconde Ambre était une jeune fille mince aux courbes féminines et aux formes généreuses. Elle avait de longues jambes qui mettaient parfaitement sa silhouette en valeur, des yeux qui étincelaient et une coiffure de star. L’Autre était belle ! Belle et diablement mauvaise… Dès qu’elle tournait le regard vers elle, l’Autre se mettait à parler pour lui dire qu’elle était comme elle, qu’elle était aussi malfaisante qu’elle. Le pire étant sans doute que, le temps passant, elle avait envie de la croire, de se laisser emporter par le flot de ses paroles venimeuses. Alors, Ambre faisait tout ce qui était en son pouvoir pour l’éviter.

    Elle n’avait jamais aimé les miroirs de toute façon…

    Pourtant, une fois qu’elle fut dans sa chambre, la fausse Ambre se mit à l’appeler inlassablement. Elle avait bien retourné le seul miroir de sa chambre face contre le mur, ça ne changeait absolument rien. Son « double » ne lui laissait jamais de répit…

    À bout à cause de sa journée, l’adolescente craqua. D’un geste rageur, elle retourna le miroir.
    ‒ Qu’est-ce que tu veux ?! l’apostropha-t-elle.

    ‒ Mais simplement te parler, Ambre. Dis-moi, comment s’est passée ta journée ? sembla la narguer l’Autre, d’une voix doucereuse.

    ‒ Elle a été affreuse et tu le sais ! s’écria-t-elle. J’ai aperçu ton reflet dans la vitre des salles de cours ! la prévint-elle ensuite, comme si la menacer était en son pouvoir.

    ‒ Tu m’as vue et tu m’as ignorée ? Tu sais pourtant que je… que nous détestons être ignorée…

    Tu détestes ça ! la corrigea-t-elle.

    Elle ne devait pas la laisser trop parler. Il ne fallait pas qu’elle l’écoute.

    « L’autre a tort », tenta-t-elle de se convaincre mentalement, le répétant sans cesse.

    ‒ Mais toi aussi, tu hais ça… Nous sommes la même personne, Ambre, lui rabâcha-t-elle comme chaque jour. Nous ne sommes que séparées par les miroirs…

    ‒ Je ne suis pas toi !

    ‒ En quoi ? la reprit le « reflet »

    ‒ Tu es plus… On ne se ressemble pas physiquement !

    ‒ Tu es difforme de ce côté par ce que ton corps représente ta vraie nature, celle que tu refuses d’admettre : un cœur noir ! indiqua l’Autre, souriante.

    ‒ Mon cœur n’est pas noir ! explosa la jeune fille.

    « Ne pas se laisser avoir. Ne pas se laisser avoir », se redit-elle.

    ‒ Il est aussi noir que l’ébène, chanta sa « jumelle ». Il est aussi noir que le mien…

    ‒ Non ! hurla-t-elle. Non, répéta-t-elle plus calmement.

    « S’emporter ne sert à rien, elle n’est pas réelle. »

    ‒ Pourquoi crois-tu que tout le monde te déteste ? l’interrogea la deuxième Ambre, sûre d’elle. Pourquoi penses-tu que ta propre mère te hait ?

    ‒ Elle est… Elle est juste affligée par la mort de mon père !

    Elle se retint difficilement de sangloter.

    ‒ Ah bon ? fit semblant de s’étonner le reflet. Pourtant, cela fait deux ans qu’elle te maltraite. Je crois plutôt qu’il lui a fallu du temps pour se rendre compte de ta véritable nature. Après tout, tu es celle qui a tué l’homme de sa vie !

    ‒ C’est faux ! se remit à hurler l’adolescente. Je n’ai pas tué mon père et tu le sais ! Il est mort dans l’accident ! L’accident… répéta Ambre, maintenant en larme.

    ‒ Mais pourquoi vis-tu, toi, alors que lui est mort ?

    ‒ Tais-toi ! ordonna Ambre en brandissant son poing, comme pour faire taire l’Autre.

    ‒ Tu te briserais toi-même ? la nargua cette dernière. J’ai hâte de voir ça !

    Son sourire n’était que pure mesquinerie.

    Mais Ambre ne brisa pas le miroir, elle n’en avait pas la force. Elle n’avait plus la force à rien. Les paroles de l’Autre résonnaient dans sa tête en une affreuse cacophonie et semblaient la vider du peu de force qui lui restait.

    « Je dois lutter, ne pas l’écouter », se disait-elle, mais ses pensées n’étaient plus aussi fortes qu’en début de conversation, elle doutait !

    ‒ Non, reprit la seconde Ambre, tu ne peux pas te briser, car tu es la seule personne qui compte à tes yeux…

    ‒ C'est faux, tenta-t-elle vainement, ressentant de plus en plus l’emprise de l’Autre dans son esprit.

    ‒ Tu ne crois même pas en tes idéaux ! ricana son « double ». Tu dis ne pas en vouloir à ceux qui t’injurient, mais en vérité, tu les hais…, assura-t-elle. Tu ne souhaites que leur mort. Ils méritent de mourir ! alla-t-elle même jusqu’à ajouter.

    ‒ Arrête, la supplia-t-elle.

    ‒ Tu es aussi mauvaise que moi… puisque, tu es moi !

    ‒ Non, essaya-t-elle de se convaincre, en vain.

    Son ton de voix était des plus suppliants.

    ‒ Nous sommes identiques, sourit le reflet.

    ‒ C’est faux…

    Mais Ambre n’arrivait plus du tout à croire en ses propres mots, l’Autre la tenait enfin en son pouvoir !

    Ainsi, quand la deuxième Ambre mit sa main sur la surface de l’autre côté du miroir – comme pour l’inviter à la toucher, lui montrer leur ressemblance –, elle leva la main à son tour, tremblante. Tout son corps lui hurlait de ne pas faire ça, mais, doucement et toujours en pleurs, elle posa ses doigts sur la surface froide, à l’endroit exact où se trouvaient déjà ceux de son « double »…

    Alors, dans un sourire plus que mauvais, l’Autre l’aspira en elle, triomphante.

     


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  • Commentaires

    1
    Gégé
    Dimanche 22 Mars 2015 à 13:36

    Très jolie histoire. Je me réjouis de lire les autres.


    Continue comme çà.


     

    2
    Dimanche 22 Mars 2015 à 18:27

    Gégé : Merci beaucoup =)

    3
    Neliia
    Lundi 23 Mars 2015 à 20:48

    Et elle les tue tous ! Moi je la vois bien en beauté super froide, qui fait payer à tout le monde et qui devient une belle garce. Mais ça sera mérité (MOUAHAH)

     

    J'aime bien cette histoire en tout cas, elle est très sombre mais reflète (malheureusement) que trop bien des problèmes actuels de société !

    4
    Lundi 23 Mars 2015 à 20:50

    Neliia : Sadique ! xD Merci pour ton avis =)

    5
    Mardi 24 Mars 2015 à 13:11

    L'histoire est pas mal. Dans le genre déjà vu mais qui explore au moins le subconscient humain ( je trouve qu'Amber... non Ambre (pas la même chose è.é) se fait avoir assez facilement... ce genre de discours on doit le lui tenir souvent...)

    6
    Mardi 24 Mars 2015 à 14:44

    Angelscythe : Merci pour ton avis ^_^ (Il y aura toujours une goutte d'eau qui fera déborder le vase ^^)

    7
    Neliia
    Mardi 31 Mars 2015 à 15:38

    AngelScythe je suis d'accord avec toi mais regarde quand tu arrêtes de fumer il y a bien un moment où tu craques alors que tu arrêtes pas de te dire non ^^

    Il y a bien un jour où tu n'arrives plus à tenir bah c'est bien expliqué dans la nouvelle je trouve !

    8
    Vendredi 24 Avril 2015 à 20:58

    Pas mal pas mal, j'aime bien ^^ Hâte de lire les suivantes !

    9
    Vendredi 24 Avril 2015 à 21:04

    Kerazenneadmin : Un grand merci pour avoir pris le temps de lire cette histoire, je suis ravie qu'elle te plaise =)

    10
    Vendredi 24 Avril 2015 à 23:48

    je viens en réponse à ta demande d'avis sur le forum eklablog.

    j'ai plus à coeur de critiquer la forme que le fond. l'histoire est somme toute assez classique, mais on peut la lire de deux façons différentes : maladie psychiatrique ou événement paranormal. et la fin aussi laisse place à l'imagination du lecteur : Ambre s'est-elle métamorphosée, ou s'est-elle suicidée...

    pour la forme : certaines expressions que tu utilises sont lourdes, genre "alla-t-elle-même jusqu’à ajouter", je pense qu'un simple "ajouta-t-elle" était suffisant. ta version de la phrase rajoute une indication inutile sur la façon dont le lecteur doit interpréter le "ils méritent de mourir". au fil de la lecture, on comprend assez vite que ce reflet a un côté psychopathe, et qu'on peut s'attendre au pire de sa part.

    autre expression lourde "Ambre faisait tout ce qui était en son pouvoir pour l’éviter", là encore je pense que tu pouvais aller au plus court "elle l'évitait de toutes ses forces", ou alors en étant plus précise quant à la technique d'évitement employée par Ambre. genre "elle s'ingéniait à éviter de poser les yeux sur la moindre surface lisse".

    un autre exemple "pour noyer son chagrin, sa mère s’était mise à boire", perso j'aurais mis "et depuis sa mère noyait son chagrin dans l'alcool". c'est une expression classique.

    "le laideron" sonne comme dans une pièce de Molière, tu es sûre que ce genre d'expression est encore (ou à nouveau) utilisés par les jeunes d'aujourd'hui? :D

    il faut penser à la sonorité du texte, est-ce qu'il est fluide quand on le lit à haute voix? y a-t-il des ruptures de rythme, de ton? des respirations? pense aussi à rajouter des espaces entre les paragraphes, ça rend le texte visuellement plus digeste, en plus de marquer des poses dans la lecture.

    11
    Samedi 25 Avril 2015 à 10:19

    j'adore ton histoire

    12
    Samedi 25 Avril 2015 à 13:33

    Riff : Merci beaucoup d’avoir pris la peine de me laisser un commentaire =)
    J’ai écrit cette histoire dans l’optique qu’elle puisse être lue de deux façons différentes, je suis donc très contente que vous m’en fassiez la remarque. Je prends note de vos commentaires sur la forme de mon histoire, ça m’aidera bien pour les prochaines, merci beaucoup =)
    Je dois bien avouer que j’utilise parfois des expressions plus vieilles et pourtant, je n’ai que 20 ans =P
    Encore merci pour votre lecture =)

    Rosa9 : Merci ^_^

    13
    Samedi 25 Avril 2015 à 20:38

    très belle histoire

    14
    Samedi 27 Juin 2015 à 06:58

    J'adore♥ Tu exprime bien les sentiments de Ambre, face aux autres. Tu le décris extrêmement bien même! Ta manière d'écrire est très poétique et spirituelle. J'aime beaucoup!

    15
    Samedi 27 Juin 2015 à 14:25

    Ciel Dorée : un grand merci pour ce commentaire qui m'a fait chaud au cœur =)

    16
    Samedi 27 Juin 2015 à 17:53

    Merci à toi, de partager tout ces écrits, qui sont sublimes!

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