• L'épreuve d'Isolde

    Ambre
    © Rose P. Katell (tous droits réservés)
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    Isolde s’observa dans le miroir de sa coiffeuse et scruta chaque détail de son apparence. Force lui était de reconnaître que son père ne lui avait pas menti : la robe de sa mère lui allait à ravir. Sans doute en aurait-elle ressenti une joie immense en d’autres circonstances. Aujourd’hui hélas, les larmes qui dévalaient sur ses joues incarnaient sa tristesse.

    C’est la seule solution.

    L’épreuve qu’on lui imposait n’était rien en comparaison de celles qu’elle avait déjà endurées ; elle l’avait en partie choisie ! Elle n’avait pas le droit de se plaindre ni même de reculer. C’était l’unique option envisageable qu’il lui demeurait.

    Je me dois d’être courageuse… une dernière fois.

    Essuyant les sillons humides sur son visage, Isolde se tourna vers sa femme de chambre et acquiesça, lui confirmant ainsi qu’elle était prête. L’heure approchait. Il était temps d’y aller.

     

    ***

     

    Malgré sa fatigue, elle ne pouvait pas dormir.

    Allongée sur la couche qui lui faisait office de lit, Isolde pleurait son désespoir. Elle était parcourue de frissons, mais ne chercha pas à rabattre sa fine couverture sur elle. Elle avait conscience que cela ne servirait à rien : son froid n’avait rien de physique. Il émanait d’elle. Provenait de ses craintes, de sa solitude et de son accablement. Rien ne le chasserait.

    Plus que jamais, elle avait besoin de sa présence. Elle priait pour sentir ses bras l’enlacer, pour l’écouter lui murmurer des paroles de réconfort, lui assurer que tout irait bien, qu’elle était forte et que tout cela serait vite fini. C’était pourtant impossible.

    Depuis combien de jours était-elle dans ce centre ? La jeune femme n’effectuait plus le décompte. Elle n’était même plus certaine que celui de sa délivrance arriverait : sa famille – son père – avait peut-être décidé qu’elle était mieux ici que chez eux, qu’en oubliant la honte qu’elle représentait pour eux, elle disparaîtrait aussi. Cela ne l’étonnerait pas outre mesure.

    Dans l’impossibilité de savoir l’heure, elle se demanda si elle pourrait se « reposer » encore longtemps avant qu’une nouvelle journée de traitement ne commence…

    À quoi la forcerait-on cette fois ? Allait-on de nouveau l’enfermer dans un bain bouillant si elle tentait de lutter ? Probablement.

    Au rythme où allaient les choses, il arriverait un jour où elle n’aurait plus la force de se battre. Ce lieu et ce qu’elle y subissait la brisaient peu à peu ; tout était fait pour la changer, la « guérir ». Dieu seul savait à quel point elle en voulait à sa famille pour l’avoir conduite ici.

    Cependant, la personne qu’elle haïssait le plus, c’était elle-même. Rien de tout ceci ne serait arrivé si elle s’était montrée plus prudente, plus avisée. Tout était de sa faute !

    Plongée dans le noir, elle pria. Mon Dieu, faites qu’il ne lui soit rien arrivé. Je vous en supplie ! Elle ne se le pardonnerait pas si le moindre mal lui avait été causé…

    Cette nuit-là, à l’instar de tant d’autres, Isolde ne s’endormit que quelques heures avant qu’on la réveille, épuisée. Elle cogita encore et encore, sans entrevoir une once d’espoir, pour elle comme pour sa moitié.

     

    ***

     

    Afin de masquer sa peine, afin que personne ne remarque son manque d’enthousiasme, Isolde baissa la tête et lissa un pli invisible sur sa robe nacrée. Debout à ses côtés, son père lui tendit le bras. Ignorant le dégoût que cet homme lui inspirait désormais, lui qui l’avait trahie et envoyée là-bas, elle s’en saisit.

    Ce sera vite terminé. Je peux le faire : ce n’est qu’une épreuve de plus, se répéta-t-elle, comme pour se donner du courage.

    — Tu as pris la bonne décision. Ton mariage avec le Baron empêchera les gens de continuer à médire à ton sujet. Les diffamations cesseront. Personne ne doutera plus de ta vertu ni ne se prononcera sur la perversion de ton âme.

    Elle détourna le regard. S’il ajoutait un mot, un seul, elle vomirait un flot de paroles incontrôlé à même de gâcher la fête. Courage. Après aujourd’hui, je pourrai décider de ne plus revoir cet homme. Cette pensée la réconforta, un peu.

    La musique résonna dans l’église et trouva écho au creux de son ventre, y disséminant les papillons de l’angoisse. Elle chassa aussitôt cette sensation. Elle avait choisi d’être là.

    Tel un automate, elle s’engagea dans l’allée centrale au rythme de la mélodie, presque tirée par son père. Elle devina qu’il n’avait qu’une hâte : la donner à un autre homme, se débarrasser d’elle et du déshonneur qu’elle amenait sur leur nom. Il avait consenti si vite à son union avec le Baron qu’elle avait eu l’impression d’être vendue ! Qu’importe : tout était préférable à la compagnie de l’être qui l’avait envoyé dans ce centre. La pensée des sévices qu’elle y avait subis lui arracha un frisson. Isolde se concentra sur sa démarche.

    Son futur époux l’attendait près de l’autel, le sourire aux lèvres. Rien de plus naturel, puisqu’elle était la solution à tous ses problèmes. Si elle s’était toujours entendue avec le Baron, jamais elle n’aurait pensé se lier avec lui jusqu’à ce que la mort les sépare.

    Malgré elle, ses souvenirs la ramenèrent quelque temps en arrière. Quand le jeune homme était venu lui rendre visite, elle était loin d’imaginer la proposition qu’il allait lui faire…

    Hormis sa famille, seul lui était au courant de l’endroit où elle avait disparu plusieurs semaines. Il n’ignorait rien de ce qui l’y avait menée, avait été dans la confidence de son secret. Il savait que sa situation ne s’arrangerait que par le biais du mariage, qu’il s’agissait de la condition sine qua non pour échapper aux rumeurs et à l’étroite surveillance de son paternel. Elle avait pourtant cru halluciner lorsqu’il lui avait demandé sa main.

    Oh bien sûr, son offre n’était pas désintéressée. Le Baron était un coureur de jupons invétéré. Il l’avait toujours été. Ami fidèle, il pouvait devenir exécrable lorsque les relations qu’il entretenait dépassaient le stade de l’amitié, raison pour laquelle elle ne l’avait pas encouragé à autre chose.

    John était un homme libre et s’en amusait. Les femmes ne représentaient rien de plus qu’une nuit ou deux de plaisir à ses yeux. Il vivait au jour le jour en mentant effrontément à son entourage pour conserver confiance et autonomie.

    Il n’avait cependant pas été assez prudent : la Baronne douairière avait mis fin à tout cela. Un matin, elle avait décrété qu’il était grand temps pour lui de se poser et de prendre femme. Tant que son choix ne serait pas arrêté, les vivres lui seraient coupés. Une initiative cruelle néanmoins efficace : John ne pouvait vivre sans argent, sans extravagances.

    Il lui avait donc ni plus ni moins offert la possibilité de s’engager dans un mariage sans amour. Un mariage d’apparence, mais ô combien salvateur pour eux deux. Malgré la sensation de trahison qui l’avait envahie à cette idée, Isolde n’avait pas eu d’autre choix que d’accepter.

    Se faire passer la bague au doigt serait donc sa dernière épreuve, sans doute la moins pénible. Ce serait toutefois la plus longue…

    Aujourd’hui, elle remettait sa vie entre les mains d’un homme. Demain, elle changerait de logis et perdrait ainsi tout espoir d’être retrouvée par l’être qui possédait réellement son cœur.

    Je l’ai déjà perdu, le jour où une femme de chambre trop curieuse n’a pas su tenir sa langue.

    Dire qu’elle ignorait ce qu’il lui était arrivé…

    Se forçant à quitter ses pensées, Isolde plaça son attention dans le déplacement de ses pas. L’autel était proche, ainsi que le Baron. Son sourire à lui se montrait rassurant, comme la promesse qu’elle recouvrait sa liberté dès ce soir. Mais même son futur époux ne pouvait comprendre ou entrevoir sa peine.

    La jeune femme eut soudain l’impression que l’allée de l’église était la plus longue qu’elle ait jamais eue à franchir ; elle en arrivait à peine à la moitié. Elle se força à fixer son ami plutôt que leurs invités. Elle ne voulait rien lire sur leur visage, qu’il s’agisse de joie ou de ressentiments. Ces derniers temps, les rumeurs s’étaient colportées. Si tous gardaient le silence, elle devinait qu’au sein de leurs pensées, il en allait tout autrement.

    Avance jusqu’à l’autel. Ne te soucie pas d’eux. Personne ne pourra te briser plus que tu ne l’es.

    Elle se répéta ces phrases tel un mantra, y puisa du courage quand soudain, son regard rencontra un visage familier. Isolde crut tout d’abord être victime d’un mirage. Sa présence ici était impossible ! Pourtant, un clignement de paupières lui prouva que c’était bel et bien réel.

    Son cœur se gonfla de joie : Elizabeth était là, elle n’avait rien ! Elle était venue pour elle !

    Comment avait-elle pu se faufiler dans l’église sans qu’on la remarque ? Sans doute en dissimulant habilement ses traits sous sa large coiffe. Peut-être même s’était-elle fait passer pour un membre de la famille du Baron…

    Oh ! Ce qu’elle désirait courir vers elle puis l’enlacer ! La prendre dans ses bras et lui jurer que les siens et ce centre n’avaient pas réussi à la changer, qu’elle l’aimait toujours autant. Ses mains tremblaient tant elle devait lutter pour se contenir !

    La peur se substitua néanmoins à son bonheur. Elizabeth ne devait pas assister à ça… Que devait-elle penser de ce mariage ? Ce n’était ni plus ni moins qu’une trahison à son égard, aux sentiments qui les unissaient ! Isolde s’en voulut de lui infliger ce spectacle. Si elle l’avait pu, elle aurait annulé cette alliance, peu importe si on la renvoyait là-bas, peu importe si on la déshéritait, si elle se voyait condamnée à errer dans les rues. Elles se retrouveraient et fuiraient loin ! Du moins si Elizabeth lui pardonnait.

    Je me berce d’illusions. Une telle chose est impossible. Une femme n’est jamais libre et je ne peux abandonner le Baron ni le livrer au scandale que l’annulation de notre union ne manquerait pas de provoquer. Et… Elizabeth doit me haïr à l’heure qu’il est.

    Lorsque leurs regards se croisèrent, le sourire de son aimée la détrompa toutefois : rien n’avait changé.

    Ce fut comme si un souffle nouveau s’emparait de son être pour lui redonner la vie. Durant quelques secondes, tout s’effaça : ce mariage, ce qu’elle avait subi au centre, les nombreux mots échangés avec ses parents, l’avenir sans amour qui se profilait sous ses yeux. Isolde entrevit une autre réalité, un espoir : rien ne l’empêchait de vivre de la façon dont elle l’entendait. Si Elizabeth l’aimait toujours – ce que ce sourire lui laissait soupçonner – elles pouvaient continuer à se fréquenter en cachette dans la demeure du Baron. Celui-ci fermerait les yeux, elle n’en doutait pas. Elle-même ne lui avait pas caché qu’elle se moquait des dames qu’il glisserait dans son lit ; seul lui importait de quitter son père.

    Si seulement…

    D’un regard, elle tenta de partager ses pensées avec la jeune femme. Son accord était tout ce qu’elle désirait. Cela et son pardon pour ne pas avoir été assez prudente, pour s’être offerte à un homme qu’elle n’aimait pas. Un instant, elle douta de pouvoir transmettre autant de sentiments au travers d’une œillade. Elle se trompait ! Lentement, presque trop lentement, Elizabeth hocha la tête.

    Isolde retrouva le sourire. Le courage lui revint comme s’il ne l’avait jamais réellement quittée.

    Confiante, elle s’avança vers l’autel et son promis.

    Elle avait été brisée, elle ne pouvait le nier. Mais elle était désormais certaine d’une chose : pour son aimée, elle était prête à recoller chaque morceau de son âme un par un.

    À l’instar du Phoenix, elle renaîtrait de ses cendres.

     


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