• La Malédiction d'Ariane

     

    La Malédiction d'Ariane
    © Rose P. Katell (tous droits réservés)
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    Chapitre 1

     

    Assise sur un banc à la peinture écaillée, la jeune fille frissonne sous l’effet du vent frais et observe ce qui l’entoure.

    Un peu plus tôt dans la matinée, ses pas l’ont menée jusqu’à la gare. Semblant là depuis des siècles, la bâtisse la domine de sa silhouette ; elle paraît vouloir l’impressionner avec ses nombreuses gravures et ses portes imposantes. Elle n’a pas le cœur à y entrer. Aussi beaux et majestueux soient-ils, des bâtiments sont des bâtiments, inanimés et sans vie. Elle préfère rester sur le quai pour étudier ses semblables.

    Certains sont assis non loin d’elle. D’autres se dépêchent d’aller acheter leur billet, acquièrent le journal au kiosque d’en face, fixent leur montre, ou encore jouent avec leur smartphone.

    L’adolescente ne fait rien de tout ça. Elle n’a même pas de train à prendre. Elle se contente d’observer. Son regard saute d’un passant à l’autre, avide de détails ; la curiosité est un défaut qui l’habite depuis l’enfance. Plus loin en hauteur, un panneau se met à clignoter : quelques mots s’y affichent. Une voix féminine résonne dans les haut-parleurs et confirme un léger retard pour le prochain train.

    Plusieurs personnes grommellent et lèvent les yeux au ciel ; la jeune fille ne peut s’empêcher de sourire. Aussi différents que soient ces individus, certaines choses ont le don de les rassembler.

    Elle concentre ensuite son attention sur le quai. Du monde arrive chaque minute. Prise dans le tourbillon de ses pensées, elle en oublie la raison de sa sortie matinale. Y en avait-il seulement une ? Cette question lui apparaît sans importance. Fixant les rails devant elle, elle s’interroge : que se passerait-il si elle sautait dans le prochain train, sans même se renseigner sur sa destination ? Du plus loin qu’elle s’en souvienne, elle a toujours rêvé de s’en aller, de vivre sa propre aventure. Elle ne le peut toutefois pas. Pas encore.

    Elle se surprend à dévisager les autres avec envie. Eux ont la chance de pouvoir partir, de tout quitter ne serait-ce que pour un court moment. Mais ils ne pensent qu’à maugréer sur les quelques minutes de retard annoncées. L’adolescente secoue la tête avec résignation. Elle n’y changera rien et le sait, la vie est comme ça.

    Un homme attire son attention. Elle ne l’avait pas remarqué et s’en étonne, elle qui n’est pourtant pas mauvaise observatrice. Elle n’arrive plus à en détacher son regard. Loin d’être agacé par le contretemps, il a l’air plutôt perdu et nerveux, voire désemparé. Il ne cesse de considérer ce qui l’entoure du coin de l’œil et se balance d’un pied sur l’autre. On pourrait croire que tout son corps lui refuse l’immobilité.

    Intriguée, la jeune fille l’examine plus en détail. Comment a-t-elle fait pour ne pas le voir plus tôt ? Le teint aussi pâle que la mort, les yeux rougis et les mains tremblantes, on le jurerait sorti d’une pièce de théâtre tant ses habits ont l’air d’appartenir à une autre époque. Un instant, elle se demande s’il n’est pas acteur. Peut-être même s’est-il égaré ?

    Désireuse de s’en assurer, elle se lève, prête à aller lui proposer de l’aide, et sursaute lorsqu’une voix féminine résonne une nouvelle fois dans les haut-parleurs. L’arrivée du train en gare est imminente. Autour d’elle, des soupirs soulagés se font entendre. « Enfin », semblent-ils tous signifier. Elle n’y prête pas attention. Dans son soubresaut, elle a perdu l’homme de vue. Ses yeux cherchent à le localiser dans la foule qui s’agglutine au plus près des rails.

    Elle ne peut s’empêcher de pester en ne le remarquant nulle part. Où est-il passé ? Il doit pourtant être repérable avec ses drôles de vêtements et ses cheveux blond vénitien, presque roux par endroits.

    Retrouve-le, lui murmure une voix.

    Sous le coup de la frayeur, un cri meurt dans sa gorge : les mots ont jailli dans sa tête, la tétanisant sur place. Par chance, personne n’a perçu son trouble. L’adolescente se calme et tente de se persuader qu’il s’agit d’une hallucination, avant de promener une fois encore son regard sur la foule. Son cœur tambourine dans sa poitrine. Elle n’a pas conscience du bruit que fait le train en s’approchant de la gare, prêt à embarquer de nouveaux passagers.

    Retrouve-le.

    Cette fois, impossible de prétendre que rien n’est arrivé. La voix est bien trop distincte. Pire : elle a l’étrange impression de la connaître. Comme si elle l’accompagnait depuis toujours. L’urgence du ton ne lui échappe pas. Il la rend nerveuse, l’oblige à chercher l’homme avec plus d’empressement.

    Enfin, elle le repère !

    À l’écart des autres voyageurs, il se tient au bord du quai et regarde en direction du train. Même de là où elle se trouve, la jeune fille peut voir qu’il pleure…

    Empêche-le !

    Comprenant ses funestes intentions, elle se précipite vers lui et bouscule quelques personnes au passage.

    Aide-le… l’implore la voix. Tu dois lui venir en aide, Cassandra !

    — Monsieur ! hurle-t-elle. Monsieur, s’il vous plaît !

    Plusieurs passagers se tournent vers elle, intrigués, mais l’homme l’ignore. Rien n’indique qu’il l’ait entendue. Paniquée, elle cherche à le rejoindre au plus vite, d’autant plus pressée par les réguliers « aide-le » que lui intime cette voix. Dans le feu de l’action, elle ne pense qu’à une chose : atteindre cet individu avant qu’il ne soit trop tard pour lui. Elle y pense tant et si bien qu’elle ne songe pas un seul instant à s’interroger sur cette mystérieuse présence.

    — Monsieur ! crie-t-elle derechef, priant pour qu’il se détourne des rails.

    Peine perdue. Le train arrive sur la voie et, affolée, elle voit l’homme fermer les yeux, prêt à avancer.

    — Non !

    Dans un élan, elle bondit avec le mince espoir de parvenir à temps à ses côtés. Elle doit empêcher ça. Il le faut, elle le sent au plus profond d’elle-même. La voix l’y encourage. Elle lui répète sans arrêt qu’elle en est capable, qu’elle peut réussir.

    Mais le train la dépasse. D’un saut, l’homme disparaît de sa vue.

    Elle hurle.

     

     

    Chapitre 2

     

    Je m’éveille en sursaut, apeurée. Mon cœur s’affole, ma respiration est saccadée. Des tremblements me parcourent. Il me faut quelques minutes pour recouvrer mon calme, prendre conscience que je suis dans ma chambre et réaliser que la clarté filtre à travers les volets de l’unique fenêtre.

    Encore ce maudit rêve… J’ai parfois le sentiment que je ne m’en débarrasserai jamais.

    L’esprit embrumé de sommeil, je m’assieds au bord du lit et regarde mon réveil. Dans moins de cinq minutes, il sonnera pour m’annoncer que je dois me lever, sous peine d’être en retard. Inutile de me rendormir donc. Je ne m’en pense de toute façon pas capable. Pas après ce cauchemar, celui qui me hante depuis maintenant des années, toujours le même : je suis à la gare et remarque cet homme étrange. J’entends une voix, tente d’empêcher un drame, mais n’y parviens pas.

    Je secoue la tête dans l’espoir de me débarrasser des dernières images.

    Je devais avoir un peu moins de dix ans lorsque j’ai fait ce rêve pour la première fois. À l’époque, je ne m’en étais pas vraiment inquiétée. Il m’arrivait souvent de cauchemarder, j’étais facilement influençable. Mais à mes treize ans, juste après la mort de mes parents, il est revenu me hanter : il s’est rappelé à moi quelques fois par an, puis tous les mois, jusqu’à ce qu’il finisse par se manifester toutes les semaines…

    Depuis vendredi, c’est la deuxième fois qu’il me tire du sommeil. Plus je vieillis, plus il semble fréquent. Je ne veux plus y songer : je me lève pour de bon et ouvre ma fenêtre. Un autre jour sans soleil s’annonce ; l’automne commence à se faire sentir. Je frissonne rien qu’à la pensée de sortir et traîne pour m’habiller, attrapant sweat et jean au hasard. Comme à mon habitude, j’attache mes cheveux en une queue de cheval haute, et sans motivation aucune, je descends au rez-de-chaussée. Direction la cuisine.

    Un set de table est installé pour moi, sur lequel m’attend un post-it. Je n’ai pas besoin de le lire pour deviner qu’il s’agit de mon frère me prévenant qu’il a dû partir plus tôt. Depuis qu’il s’est approprié la galerie d’art que géraient nos parents, Miguel n’a plus une seule minute à lui, mais son boulot lui plaît et je sais qu’il n’accepterait pas de travailler ailleurs. Déjà avant l’incendie et le mouvement de foule qui a causé leur mort, papa et maman parlaient de lui faire reprendre le flambeau.

    J’ouvre le frigo et le fouille du regard. Il faudrait aller faire des courses, nous n’avons plus grand-chose à nous mettre sous la dent. Tel que je le connais, Miguel a sans doute préparé une liste : de nous deux, il est de loin le plus organisé. J’attrape un yaourt nature et la brique de jus d’orange. Vu la vitesse à laquelle je me suis apprêtée, je n’ai plus beaucoup de temps ; je dois partir en cours.

    Ce modeste petit-déjeuner englouti, je jette un coup d’œil à l’horloge murale et me retrouve d’un bond dans le vestibule. Malgré mes précautions, je suis en retard et vais être obligée de courir si je veux avoir mon bus.

    La porte d’entrée s’ouvre sans m’opposer de résistance. Je grelotte à cause de la bise matinale. En bas de la rue, juste après le tournant, mon arrêt m’attend. Je prie pour que le véhicule en fasse tout autant !

    Une chance pour moi, j’arrive au même moment que lui. Saluant le chauffeur, je vais m’asseoir tout au fond et laisse mon regard dériver par la fenêtre. La nature revêt ses couleurs automnales ; les arbres se parent de leur manteau chatoyant. Ce spectacle est plus agréable à contempler que celui qu’offrent les habitations du quartier, toutes identiques à quelques détails près. Je vis ici depuis un peu plus de cinq ans et je n’ai jamais réussi à aimer cet endroit. Il est bien trop triste, trop morne. Si notre ancien lieu de vie n’était pas très grand, il avait au moins l’avantage de se situer dans une ville animée, où il était impossible de s’ennuyer.

    Trop vite à mon goût, le bus me dépose devant le lycée. Un soupir m’échappe : une nouvelle journée de calvaire commence…

     

    En cours depuis à peine un quart d’heure, je dois déjà m’empêcher de lever les yeux trop souvent pour regarder l’heure. Je n’ai qu’une envie : être dehors. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours détesté les études – à l’inverse de mon frère, qui n’a pas une seule fois ramené une mauvaise note à la maison. Je n’ai jamais compris l’intérêt de rester assis toute la journée dans des classes aussi tristes, à mener une existence monotone, alors que le monde recèle tant de merveilles. L’un de mes rêves est d’ailleurs de voyager pour les voir de mes propres yeux. De partir sur les routes le matin même de mes dix-huit ans et de ne m’arrêter que sur de courtes durées, faire des rencontres, découvrir de nouvelles cultures…

    Un coup de coude de mon voisin de table me ramène à la réalité.

    — Toujours dans la lune, se moque gentiment Jared.

    — Tu avoueras que ce n’est pas difficile de décrocher pendant le cours de M. Erle.

    Il sourit, complice, et m’indique mon livre. Je l’ouvre. Comme chaque année, notre professeur de biologie nous a demandé d’acheter un ouvrage sur lequel il base ses leçons. À chaque heure que nous avons avec lui, il nous le fait sortir et nous désigne une page à lire, tandis que lui-même se lance dans un long monologue de sa voix plate et morne. Ce cours est le plus ennuyeux de toute l’année et, si ça ne tenait qu’à moi, je m’en passerais bien volontiers.

    Malheureusement, je ne peux pas…

    Il y a quelques semaines, j’ai juré à Miguel d’être plus consciencieuse, d’accorder plus d’attention à mes études. Mon frère a toujours été quelqu’un d’inquiet. Me voir échouer contrôle après contrôle et recevoir plusieurs lettres lui annonçant que je ne m’étais pas présentée en classe l’a dévasté. Tant et si bien qu’au lieu de crier, il s’est effondré sur le canapé, la tête entre les mains. Jusque-là, je n’avais pas réalisé à quel point ma scolarité était importante à ses yeux. Je n’ai pu faire autre chose que lui promettre de m’améliorer, de vraiment m’appliquer. Même si parfois nous nous disputons, je n’ai pas le cœur à le décevoir. Je n’ai plus que lui pour toute famille…

    Je chasse ces pensées, me focalise sur mon livre et tente de suivre les paroles de mon professeur. J’y arrive un moment avant que mes rêveries me rattrapent. Ma nature distraite ne m’a jamais aidée à me concentrer – pas plus que le manque d’intonation de M. Erle – et malgré mes efforts, je me sens partir dès que j’essaie de me reconnecter à la réalité.

    À côté de moi, Jared me jette de fréquents coups d’œil, étonné de me voir le nez collé à mon cours. Je ne peux pas lui en vouloir, il est vrai que c’est plutôt inhabituel de ma part. Pourtant, ces œillades m’énervent. J’ai le sentiment qu’elles sont en partie responsables de mon peu d’attention, qu’elles m’empêchent de me concentrer comme je le devrais.

    Il faut que je reste calme, je le sais. Plus je vais m’agacer sur ce genre de détails, moins je réussirai à travailler. Tout en inspirant profondément, je me replonge dans ma lecture. Ce n’est qu’une question de volonté !

    Une feuille orangée vient se coller contre la vitre, amenée par le vent. Je l’observe un instant. Elle semble me narguer, me demander de regarder au-dehors, de constater à quel point tout y est mieux que dans cette salle de classe. Je me refuse à sortir la tête de mon bouquin. Je peux y arriver.

    — Tout va bien ?

    Surprise, je dévisage Jared et acquiesce.

    — Je ne t’avais encore jamais vue… si concentrée.

    — Il y a un début à tout.

    — Et dire que certains ne croient pas aux miracles, plaisante-t-il.

    Malgré moi, je souris. J’ai beau n’avoir rien fait pour m’attirer sa sympathie, Jared se montre un excellent camarade. On pourrait même devenir de bons amis si je nous laissais une chance de fraterniser hors de ces murs. Je n’en ai toutefois ni la force ni l’envie.

    Après l’incendie, je me suis peu à peu éloignée de mes proches. Tous ont compris que j’avais besoin d’être seule, mais pas que ça serait passager. Lorsque je suis enfin sortie de la léthargie dans laquelle la mort de mes parents m’avait plongée, je me suis sentie comme abandonnée. Je suppose qu’ils en ont tous eu assez d’attendre que « l’ancienne Cassie » revienne…

    Heureusement, Miguel était là pour moi, pour me rappeler que je n’étais pas seule et que je n’étais pas obligée de me morfondre plus que de raison. C’est lui qui m’a remémoré à quel point j’aimais lire avec papa, qui m’a suggéré d’aller m’inscrire à la bibliothèque. Encore aujourd’hui, je lui en suis très reconnaissante. Les livres sont devenus des amis fidèles pour moi, ils ne m’ont laissé tomber à aucun moment. À travers eux, j’ai voyagé plus que je ne l’aurais imaginé et j’ai appris à supporter la douleur, à me sentir plus forte.

    Mes yeux se posent sur le dernier mot de la page de mon livre et je me rends compte que je n’ai pas lu une seule ligne de celle-ci, prise dans mes souvenirs.

    Je suis une plaie !

    — Mademoiselle Deschamps ?

    Je relève vivement la tête et dévisage M. Erle :

    — Oui ?

    — Peut-être pourriez-vous répondre à la question ?

    Je me mords la lèvre, maudissant ma malchance. Je n’ai même pas entendu ladite question. Ignorant les œillades insistantes de Jared, je me contente de rétorquer la première chose qui me vient à l’esprit :

    — Je ne sais pas.

    1. Erle me sourit avec un air suffisant :

    — C’est bien ce qu’il me semblait. Je vous conseille d’être plus attentive lorsque je donne cours.

    Je ne réplique pas et fixe mon livre, toute volonté de me concentrer envolée. Même en essayant, je n’y arrive pas. J’ai parfois le sentiment que l’école n’est tout simplement pas faite pour moi.

    — Désolé de ne pas avoir été assez clair, murmure Jared. J’ai tenté de te montrer la réponse, mais…

    Je ne souhaite pas discuter et coupe court à la conversation :

    — Ne t’en fais pas, ce n’est pas grave.

    Un sourire triste orne ses lèvres avant qu’il ne replonge dans son propre manuel. Quelque part, je l’envie. Jared n’a jamais éprouvé aucune difficulté pour suivre les cours. Il n’a pas besoin de se forcer, ça lui vient naturellement. Sa famille est sans doute fière de lui, il n’a pas à affronter leurs regards déçus.

    Je sens que je n’arriverai plus à rien pendant le reste de l’heure et culpabilise. Je commence bien ma promesse ! Je n’ai plus qu’à prier pour parvenir à étudier tout ça une fois seule, pour réussir le prochain test.

    Comme personne n’a les yeux fixés sur moi, je sors mon portable de la poche avant de mon jean et le cache derrière mon livre de biologie. Autant ne pas passer la fin du cours à m’ennuyer. Jared secoue la tête mais demeure silencieux. J’ouvre mon application pour lire les e-books et poursuis ma trouvaille de la veille : une histoire qui raconte les exploits d’une tueuse de vampires.

    J’ai toujours aimé les ouvrages parlant de créatures, ou d’univers fantastiques regorgeant d’aventures. Ce sont ceux qui permettent le plus de voyager, d’entrer dans un nouveau monde pour un temps. Ce sont ceux qui m’ont le mieux consolée, autrefois.

    Plongée dans ma lecture, j’oublie tout ce qui m’entoure, tout de cette salle de classe où j’ai été si souvent mal à l’aise. Plus rien n’a d’importance sinon cette jeune femme courageuse qui risque sa vie à chaque instant. Enfin, je me sens bien. Tellement bien que je n’entends pas le bruit des pas de mon professeur qui s’avance dans ma direction, ni les discrets avertissements de mon voisin de table.

    — Mademoiselle Deschamps !

    Je sursaute.

    — Si mon cours vous ennuie à ce point, vous êtes libre de vous en aller. Je suis certain qu’un surveillant se fera un plaisir de rester avec vous dans la salle de colle jusqu’à la fin de l’heure.

    J’écarquille les yeux, paniquée : il ne faut pas que je sois virée, auquel cas Miguel ne manquera pas de recevoir une lettre ou un coup de fil. Je tente de me défendre, bien qu’il n’y ait pas grand-chose à dire :

    — Non, je…

    — Vous ? insiste M. Erle en voyant que je ne continue pas ma phrase.

    — Je suis désolée, je ne recommencerai pas.

    Je range mon téléphone et espère que ça sera suffisant.

    — Votre portable, poursuit mon professeur.

    — Oui ?

    Il tend la main et me regarde fixement :

    — Donnez-le-moi ou quittez cette classe.

    Même si j’en ai très envie, je ne peux pas partir de ce cours. Avec un pincement au cœur, je ressors mon téléphone, prends soin de l’éteindre, et le lui remets.

    — Bien, clame-t-il. Il serait temps de grandir, mademoiselle Deschamps. Veuillez rester attentive.

    Silencieuse, je me mords la joue pour ne pas répliquer. Je n’ai plus rien à lire sans mon portable, toutes mes nouvelles acquisitions sont dessus. « Tu l’as mérité », me dirait sans doute Miguel. Et peut-être que c’est le cas, en effet.

    Peu désireuse de m’attirer plus d’ennuis, je me tiens à carreau le reste du cours. Lorsque la sonnerie retentit, je m’empresse de ranger mes affaires ; je refuse de demeurer plus longtemps dans cette salle de classe.

    — On se voit en maths, me lance Jared avec un sourire timide.

    — C’est ça, oui.

    Je ne comprendrai jamais ce qu’il me trouve pour se montrer aussi agréable avec moi, quand bien même je ne fais rien pour l’encourager. Je m’éloigne en tentant d’ignorer ma culpabilité vis-à-vis de lui.

     

    À midi, encore de mauvaise humeur, je me rends à la cafétéria. Le bruit des conversations y est assourdissant. À chaque table, des groupes d’étudiants commencent à se former, heureux de pouvoir profiter d’une pause dans la journée.

    Assise à l’une d’entre elles, je repère vite Laura qui me fait de grands signes pour que je la rejoigne. Comme à son habitude, elle est éblouissante et arbore une coiffure différente de la veille. Aujourd’hui, ses cheveux roux sont détachés et une fine tresse orne son front, lui donnant une allure plutôt bohème. Allure en parfait accord avec sa tenue. Laura pourrait aisément être qualifiée de caméléon de la mode : je ne compte plus le nombre de fois où je l’ai vue avec un nouveau style. Malgré tout, elle garde toujours cette petite touche personnelle qui fait d’elle ce qu’elle est. Même de là où je me tiens, je devine que son teint est impeccable. On pourrait croire qu’elle ne souffre jamais du manque de sommeil.

    Je m’avance vers elle et retrouve un semblant de sourire. Laura et moi nous sommes rencontrées peu après ce maudit incendie. Depuis, elle est pour ainsi dire ma seule véritable amie. Loin de tourner les talons à l’instar des autres face à ma détresse, elle est venue vers moi et ne s’est pas laissé décourager par mon mutisme. J’ai appris à la connaître, tout comme elle l’a fait pour moi ; elle m’a aidée à aller mieux au moins autant que mon frère. Malgré nos caractères différents, nous avons vite sympathisé et sommes devenues des amies proches. Cette année, à mon grand regret, le sort a voulu que nous ne soyons pas dans la même classe.

    Je m’installe en face d’elle et, en guise de bonjour, lui offre un sourire.

    — Tu n’as pas l’air en forme, me déclare-t-elle de but en blanc.

    C’est l’une des choses que j’apprécie chez elle : lorsqu’elle a un truc à dire, elle ne passe pas par quatre chemins.

    — C’est l’incident du cours de biologie qui te met dans cet état ? ajoute-t-elle.

    Je la dévisage, stupéfaite.

    — Tu es déjà au courant ?

    — Trésor, sourit-elle, on est dans un lycée : tout le monde est déjà au courant.

    — Super ! marmonné-je.

    Le prochain à le savoir sera sans doute mon frère. Cette semaine s’annonce plus que mauvaise.

    — Ne tire pas cette tête, ce n’est pas si grave. Ce n’est pas la première fois que M. Erle te fait une remarque.

    Je ne peux m’empêcher de soupirer. Elle n’a pas totalement tort, pourtant…

    — Tu as raison, mais j’ai donné ma parole à Miguel et…

    — Ah, oui, me coupe-t-elle avec un sourire, M. Parfait veut que tu deviennes Mme Parfaite, j’avais oublié.

    — Exact. Et comme tu le vois, je tiens bien ma promesse…

    De sa main fine aux doigts manucurés, Laura m’enserre le poignet.

    — Tout le monde commet des erreurs, rentre-toi ça dans le crâne, me réconforte-t-elle.

    — J’essaie.

    — Et puis… Miguel n’a pas besoin de tout savoir. S’il apprend que tu t’es fait confisquer ton téléphone, tu n’auras qu’à lui dire que c’est de ma faute, que je t’ai envoyé un message pendant le cours. Ou un truc dans le genre !

    Face à son expression confiante, je ne peux que me relaxer. Laura a toujours eu cette sorte d’insouciance en elle. Elle est capable de dédramatiser tout et n’importe quoi, de remarquer du positif là où personne n’en voit.

    — Merci.

    — De rien, ma Cassouille. Maintenant, détends-toi un peu, me prie-t-elle de sa voix la plus douce.

    J’obtempère, me sentant déjà mieux que tout à l’heure, et commence à manger.

    Un garçon passe à côté de nous, puis s’arrête à hauteur de mon amie. Grand et musclé, il porte un vieux T-shirt rouge ainsi qu’un jean. Je ne me souviens pas l’avoir aperçu au lycée et, au vu de sa taille, il doit être plus âgé que nous. Dès qu’elle le remarque, Laura lui offre son plus beau sourire.

    — Jérémy ! Je te manquais ?

    — Tu n’imagines pas.

    — Assieds-toi, l’invite-t-elle.

    Ledit Jérémy n’en fait rien. À la place, il se masse la nuque, signe plus qu’évident de son malaise. Je me contente d’attendre la suite. Cette discussion ne me concerne pas.

    — Désolé, mes potes patientent dehors. Je venais juste te prévenir que j’dois annuler, pour ce soir.

    Pas la peine d’être médium pour deviner que cette nouvelle n’enchante pas Laura.

    — Oh. Très bien, siffle-t-elle.

    — Ne sois pas fâchée, on s’verra demain.

    Il se penche pour l’embrasser, mais n’obtient qu’un baiser froid et court en retour.

    — Je suppose, oui. Bonne journée, dans ce cas.

    Sans lui accorder un autre regard, Laura se retourne vers moi, mettant fin à la conversation. Dépité par son attitude, Jérémy me dévisage. Je hausse les épaules. Laura est comme ça, qu’y puis-je ? Elle n’aime pas passer au second plan.

    Le jeune homme n’insiste pas et fait marche arrière. Je fixe mon amie :

    — Tu ne l’as pas ménagé, il avait l’air plutôt triste. D’ailleurs, qui est-ce ?

    — Il s’appelle Jérémy. Je l’ai rencontré vendredi soir ; son arrivée en ville est récente. Ne t’inquiète pas pour lui, il apprendra vite, me répond-elle, sans aucun regret.

    — Si tu lui laisses le temps de te connaître, tu veux dire…

    Du plus loin que je me souvienne, Laura a toujours enchaîné les aventures, restant rarement plus d’une semaine avec le même gars. Il faut avouer qu’avec son physique de rêve, nombreux sont ceux qui se précipitent à ses pieds.

    — Vilaine, persifle-t-elle en me tirant la langue. Ce n’est pas ma faute si je n’ai pas encore trouvé mon âme sœur.

    Je souris. Laura et ses idées romantiques…

    — On ne peut pas toutes attendre que notre prince arrive, insinue-t-elle en me fixant de son regard vert.

    — Je n’attends rien du tout.

    — Pour l’instant, peut-être, me contredit-elle. Mais mignonne comme tu es, tu ne vas pas rester seule indéfiniment.

    Je ne m’estime pas si jolie, mais je ne réponds pas. Je n’ignore pas son entêtement. Depuis que nous nous connaissons, Laura est persuadée que l’Amour est le remède à tous les maux et tente de me dénicher quelqu’un. Cela dit, je ne peux qu’admirer sa persévérance. Beaucoup auraient abandonné à sa place !

    — Bien. Bien, bien. Je vois que le sujet ne t’inspire pas, poursuit-elle. Parlons d’autre chose.

    D’un sourire, je la remercie. Elle a toujours été très douée pour stopper une conversation au bon moment.

    — Que comptes-tu faire pour ton anniversaire ?

    — Mon anniversaire ? répété-je.

    Étonnée, Laura me fixe, la bouche ouverte en un rond parfait.

    — Ne me dis pas que tu l’as oublié ? Allô la Lune, tu as seize ans le mois prochain !

    Je grimace.

    — Ça m’était sorti de la tête. Avec Miguel, on ne fête plus vraiment nos anniversaires depuis… Bref.

    Un peu de peine passe dans ses yeux. Elle s’efforce de me le cacher. Laura sait que je ne prends pas plaisir à ce qu’on me plaigne pour ce qui est arrivé à ma famille.

    — On pourrait aller au ciné ce jour-là, qu’en penses-tu ? me propose-t-elle d’une voix enjouée.

    — Pourquoi pas.

    J’évite de répondre par l’affirmative. Pourtant, j’ai envie d’accepter, de retrouver une vie d’adolescente normale.

    Laura me sourit comme si elle avait déjà gagné la partie :

    — Je regarderai les prochaines sorties en rentrant chez moi et t’enverrai un message. On verra si un film t’attire !

    C’est à mon tour de sourire.

    — Perdu. Mon téléphone est sur le bureau de M. Erle.

    — Mince ! Tu n’as pas tenté de le récupérer ?

    — J’étais trop en colère, je ne voulais pas risquer de dire une chose que j’aurais pu regretter plus tard.

    Replaçant une mèche derrière son oreille, mon amie insiste :

    — Je pense que tu devrais lui demander si tu peux le reprendre. Le reste du cours s’est bien passé, non ? Je suis sûre qu’il est encore dans sa classe, à corriger des copies.

    — Apprécié comme il l’est, avec qui veux-tu qu’il aille déjeuner ? Mais tu as raison, il faut au moins que j’essaie.

    Elle acquiesce, m’adresse un clin d’œil complice :

    — Vas-y. Tu as un peu de temps avant que les cours recommencent.

    — Je te laisse débarrasser les plateaux !

    Je me lève de ma chaise sans écouter ses protestations et me dirige vers la salle de biologie. Laura a deviné juste : M. Erle y est toujours. Assis à son bureau, un stylo rouge à la main, il est le stéréotype même du professeur qui ne vit que pour son métier. Je respire un bon coup, m’avance jusqu’à être devant lui et patiente plusieurs secondes. Je suis finalement obligée de me racler la gorge pour qu’il relève la tête, me toisant derrière ses lunettes ovales.

    — Oui ?

    J’adopte le ton le plus humble possible. Mon comportement influencera sa décision, après tout.

    — J’aimerais savoir si je peux reprendre mon portable, s’il vous plaît.

    — Ah oui. Le téléphone, soupire-t-il en attrapant ledit objet.

    Alors que je m’attends à ce qu’il me le donne, M. Erle ouvre l’un de ses tiroirs et le glisse à l’intérieur, balayant d’un geste tous mes espoirs.

    — Vous pourrez le récupérer en fin de semaine si vous demeurez attentive en cours. Et uniquement à cette condition.

    — Fin de semaine ?

    Je manque de m’étrangler. Miguel s’apercevra à coup sûr que je n’ai plus mon portable d’ici vendredi !

    — Cela vous pose un problème ? m’interroge-t-il.

    J’ai le sentiment qu’il est fier de lui, comme s’il cherchait à prouver quelque chose. Je reste calme, ce n’est pas le moment de m’emporter.

    — J’aurais aimé le récupérer aujourd’hui, si ça ne vous dérange pas.

    Le temps s’écoule sans que j’obtienne de réponse. Ne sachant que dire d’autre, je patiente, un rien nerveuse. Le tic-tac de l’horloge se fait plus assourdissant au fur et à mesure que les secondes passent.

    — Vous ne pouvez vous en prendre qu’à vous-même, me déclare enfin M. Erle. Sortez maintenant, et estimez-vous heureuse : je n’apporterai pas votre téléphone au directeur et ne préviendrai pas vos parents.

    Cette dernière remarque m’atteint comme un coup de poignard, balayant d’un souffle toutes les barrières que j’avais dressées. Le calme me déserte. Je dois lutter pour me retenir de lui crier que je n’ai plus de parents.

    Furieuse, je m’éloigne tandis qu’il replonge le nez dans ses copies. La colère afflue en moi à chacun de mes pas. Plus que la privation de mon portable, c’est cette horrible phrase qui me met hors de moi. Personne dans cette école n’ignore ce qu’il est advenu de mes parents, la presse locale s’en étant bien chargée il y a plus de deux ans. M. Erle est probablement l’être le plus cruel que je connaisse !

    Arrivée devant la porte de sa classe, je ne peux pas  m’en empêcher : je me retourne et tends mon majeur, persuadée qu’il ne le verra pas. Un geste puéril qui me permet de me défouler un minimum.

    — Mademoiselle Deschamps !

    Sauf que mon professeur a relevé la tête de ses copies pour me regarder sortir…

     

     

    Chapitre 3

     

    Seulement deux heures de détention. Je ne m’en sors pas si mal en fin de compte.

    Comme à chaque fois que je me retrouve en salle de colle, je m’assieds sur l’un des premiers bancs : au plus proche de la porte, le plus loin possible des autres élèves. Bien qu’ils permettent de faire passer le temps plus vite, leurs commérages incessants ont le don de m’agacer.

    Faisant face à la petite dizaine d’étudiants que nous sommes, le surveillant semble s’ennuyer encore plus que moi. Il se contente de nous fixer sans se préoccuper de la façon dont nous nous occupons.

    Je soupire en pensant à la confiscation de mon téléphone : sans lecture, ce moment risque d’être plus long que d’ordinaire. À l’heure qu’il est, vu le geste que j’ai eu envers M. Erle, mon portable doit être dans le bureau du directeur, et ce jusqu’à nouvel ordre. Il va falloir que je prie pour que mon frère ne découvre rien de ceci… Au moins, il ignorera tout de cette détention. Chaque mardi, Miguel rentre de sa galerie d’art vers vingt heures, ce qui me laisse plus que le temps de retourner chez moi sans qu’il se demande où je suis passée.

    Quelqu’un frappe à la porte et je relève la tête, curieuse. Avec la permission du surveillant, la personne entre ; je suis surprise de reconnaître Logan O’Kelly. Il n’est pas vraiment ce qu’on pourrait appeler un collectionneur de colles. Sans un mot, il s’avance vers le bureau du pion et lui tend son papier.

    — Pardon pour le retard, s’excuse-t-il.

    Dans un soupir, l’homme l’invite à prendre place. Toujours silencieux, Logan jette un coup d’œil autour de lui. Il finit par s’installer devant moi, évitant les autres. Ça ne m’étonne pas plus que ça : je l’ai rarement vu discuter avec qui que ce soit. Taciturne, il fuit le monde encore plus que je ne le fais.

    Je me souviens de la première fois où je l’ai aperçu : assis seul à la cafétéria, il avait l’air d’en vouloir à la terre entière – et j’exagère à peine ! J’étais déjà amie avec Laura à l’époque et je n’ai pas pu m’empêcher de la cuisiner à ce sujet :

    — Laura ?

    — Hmm ?

    — Qui est-ce ?

    — Logan O’Kelly, a-t-elle reniflé après un rapide coup d’œil dans sa direction. L’éternel solitaire. Aucune fille d’ici ne lui plaît ; il faut croire que personne n’est assez bien pour lui.

    Encore aujourd’hui, je souris de cette réponse. Laura n’a jamais voulu me raconter le râteau qu’elle s’est pris, mais je peux comprendre qu’elle ait tenté sa chance : avec son mètre soixante-quinze, ses cheveux bruns emmêlés et ses yeux gris, Logan possède un charme qui n’échappe à personne.

    Malgré moi, je m’interroge sur sa présence en ce lieu. Logan n’est pas du genre à causer des problèmes. Bien qu’il ne prenne jamais ou presque la parole en cours, il est attentif et ses résultats s’en ressentent ; raison pour laquelle les professeurs ne disent rien sur son manque de participation.

    Pendant que je continue de me poser des questions, une fille assise au fond profite du fait que le surveillant sorte un moment pour venir près de lui. Elle se faufile vers la place libre de son banc et engage la conversation :

    — C’est rare de te trouver ici.

    — Je sais.

    C’est la seule réponse qu’elle obtient. Loin d’abandonner, elle désigne son groupe et se rapproche, allant jusqu’à appuyer sa main sur son avant-bras.

    — Tu n’as pas envie de te joindre à nous ?

    — Pas le moins du monde.

    Sa déception est perceptible, mais il faut croire qu’elle est têtue ; elle insiste sans une once d’hésitation :

    — Pourquoi ? Tu dois t’ennuyer à être tout le temps seul.

    Revenir à la charge n’était pas la meilleure chose à faire. Je peux voir d’ici Logan serrer les poings sous la table.

    — Le surveillant ne va pas tarder à réapparaître. Si j’étais toi, je regagnerais ma place.

    Le ton est sec, voire cassant. La demoiselle se lève, blessée dans son amour-propre. Je devine sans peine qu’elle n’a pas l’habitude d’essuyer un tel refus et, malgré moi, je laisse un petit rire m’échapper tandis qu’elle s’éloigne. Pas assez discret, puisque Logan se tourne vers moi :

    — Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle, Deschamps.

    Je ne sais pas s’il est moqueur ou sérieux, mais j’ai horreur de me faire appeler par mon nom de famille. Je réplique de façon plus agressive que je ne l’aurais voulu :

    — Pas ton amabilité, en tout cas.

    S’il est vexé, il ne le montre pas et se détourne comme si je ne lui avais rien dit. Je hausse les épaules, impatiente que ces heures de colles se terminent.

     

    L’air frais me donne des frissons. Cet automne s’annonce particulièrement frisquet. Tout en sortant de l’enceinte de l’école, je me dirige vers l’arrêt de bus, puis change d’avis et décide de rentrer à pied. Même si Miguel préfère que j’utilise mon abonnement – qu’il m’a offert dans le seul but que je ne traîne pas avant de revenir à la maison –, marcher me fait du bien.

    Les rues sont calmes. Ni le froid ni la pénombre qui s’installe n’encouragent les gens à mettre le nez dehors. Aux fenêtres de certaines façades, quelques décorations d’Halloween ont déjà été arrangées. Je souris lorsque j’aperçois un fantôme particulièrement réussi.

    Au fil de mes pas, je me détends de plus en plus, et c’est sereine que j’arrive devant chez moi. Comme toujours, notre maison semble silencieuse. Sans vie. S’il n’y avait pas un chat en train de gratter à la porte, on pourrait croire que personne n’y habite réellement. Avec lenteur, je pousse la barrière en fer et remonte le chemin de pierre qui me sépare de l’entrée.

    — Bonjour, Baron, dis-je lorsque le félin vient se frotter contre mes jambes.

    Ce chat doit être le plus câlin que je connaisse. Tout en me penchant pour lui accorder une caresse, je cherche mes clefs, grimpe les marches du perron et ouvre la porte. Baron ne m’attend pas pour entrer et se précipite vers la cuisine. Câlin et gourmand. Cet animal ne changera jamais.

    Je referme derrière moi puis laisse tomber mon sac à terre.

    — Je suis rentrée.

    Aucune réponse ne me parvient en retour et je souris. C’est agréable de ne pas avoir Miguel sur le dos pour me questionner sur ma journée, impatient de savoir si celle-ci était bonne, si les cours se sont déroulés sans incident, et tout un tas d’autres choses. Il faut dire que depuis l’incendie, mon frère est devenu un professionnel de l’interrogatoire ; je ne compte même plus les fois où il m’a demandé si je me sentais bien, vraiment bien. Je ne peux pas lui en vouloir. J’ai conscience qu’il s’inquiète pour moi. J’aimerais juste qu’il le montre moins de temps en temps.

    Lorsque j’arrive dans la cuisine, Baron m’y attend toujours. Je remplis sa gamelle de croquettes et l’observe une dizaine de secondes avant de me diriger vers le grenier. Il est rare que je sois seule à la maison. J’ai bien l’intention d’en profiter.

    Les combles m’accueillent dans un grincement dès que j’en ouvre la porte. Je ne prends pas la peine de la refermer et dénombre les lattes au sol jusqu’à atteindre la trente-sixième, celle qui ressort un peu du plancher. Plusieurs jours après avoir emménagé ici, j’ai découvert qu’il était possible de la soulever entièrement. Depuis, je m’en sers comme cachette lorsque j’en ai besoin. À l’heure actuelle, cette petite planque renferme des livres.

    Ceux de notre père.

    Enfin, elle contient les seuls que j’ai pu sauver…

    Après la mort de nos parents, Miguel s’est débarrassé de beaucoup de choses dans la maison : les bijoux et les peintures de notre mère, la bibliothèque de notre père ainsi que tout un tas d’autres objets. Je n’ai réussi qu’à récupérer quelques bouquins et le tableau offert pour mon dixième anniversaire. Ce dernier se trouve toujours dans ma chambre, mais je n’ai pas eu le courage d’y exposer aussi les livres. J’ai préféré les cacher ici.

    Si au départ j’en ai voulu à mon frère, créant dispute sur dispute à ce sujet, je n’en ai très vite plus reparlé. Je n’ai pas immédiatement réalisé qu’il s’était débarrassé de tous ces objets pour la même raison qui me poussait à les garder : la douleur. S’ils me permettaient d’oublier un instant ma peine au beau milieu des souvenirs, ils ne faisaient que lui rappeler ce qui était arrivé. Comment continuer à lui en vouloir, dès lors ?

    Pour m’obliger à sortir de mes pensées, je soulève la latte du sol et récupère mes précieux livres : Le tour de monde en 80 jours, Les trois mousquetaires, Dracula et Malpertuis. Par réflexe, je cherche mon portable dans ma poche pour savoir de combien de temps je dispose avant le retour de Miguel. Une fois de plus, je maudis mon professeur de biologie. Je dois cependant avouer que si j’avais encore mon téléphone – seul appareil sur lequel je télécharge mes e-books –, je ne serais sûrement pas montée au grenier aujourd’hui, et ce malgré l’absence de mon frère. J’aurais choisi de poursuivre les péripéties de cette tueuse de vampires, pressée de connaître la suite.

    D’un tracé délicat, je laisse mes doigts frôler la couverture du livre d’Alexandre Dumas. Bien que je l’aie lu un nombre incalculable de fois, je pense m’y plonger de nouveau. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé les romans d’aventures pleins de personnages intéressants et de rebondissements improbables.

    Je me rappelle mon père me narrant cette histoire, assis au bord de mon lit. Tous les soirs, il me lisait un ou deux chapitres pour que je m’endorme. Un sourire orne mes lèvres lorsque je me remémore cette époque et ouvre la première page du livre…

     

    Un claquement de porte me tire brusquement de ma lecture. Je sursaute : quelle heure est-il ? Captivée par l’histoire, je ne me suis pas rendu compte qu’autant de temps s’était déjà écoulé.

    Je referme mon livre et m’empresse de le ranger sous la planche, avec les autres. Il faut que je me dépêche de descendre avant que Miguel ne me trouve. S’il devine que je viens lire ici et que j’ai gardé des ouvrages de la bibliothèque de notre père, je pourrai dire adieu à mon havre de paix.

    Courant sur la pointe des pieds pour ne pas faire grincer le plancher, je me précipite dehors et ferme la porte du grenier.

    — Cassie ?

    Cet appel, que je perçois faiblement, provient du rez-de-chaussée. Toujours d’un pas rapide, je vais au premier étage pour que mon frère croie que j’étais dans ma chambre.

    — Cassie ? m’interpelle-t-il d’une voix plus forte.

    J’ai l’impression qu’il est sur les nerfs, ce qui n’annonce rien de bon. L’école l’a-t-elle prévenu pour mon portable ? Ou bien a-t-il essayé de me joindre et s’est-il rendu compte que je ne l’ai plus sur moi ? Quoi qu’il en soit, j’ai peur que ça ne sente le roussi…

    Parvenue devant la porte de ma chambre, je fais claquer celle-ci et signale ma présence :

    — Je suis là !

    — Je t’attends au salon. Il faut qu’on parle.

    Loin de me rassurer, cette phrase me tétanise sur place.

    La dernière fois qu’il m’a dit quelque chose comme ça, c’était pour m’expliquer ce qui venait d’arriver à nos parents…

     

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