• La nuit du Malär

     

    La nuit du Malär
    © Rose P. Katell (tous droits réservés)
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    Malgré la bruine, la chasse avait été bonne. Fier de ses prises du jour, Cyrëon emprunta le chemin de son village, puis de sa hutte. Sa momäe devait l’attendre avec impatience, autant pour remplir le garde-manger que pour bénéficier de sa présence.

    Depuis la mort de son podäe, la peur l’entravait. Elle craignait de perdre son fils unique comme tout ce qu’elle avait : puisqu’il était le seul homme de la maison, s’il disparaissait, tout lui serait repris. Si personne ne décidait alors de prendre soin d’elle, elle finirait paria. Chaque nouvelle sortie de sa part en était un cruel rappel.

    S’il s’en attristait, Cyrëon ne pouvait pas se permettre de rester à ses côtés jour après jour. Il n’était plus un petit garçon : son physique en témoignait. De plus, il avait des obligations envers son village : il n’était pas devenu chasseur uniquement pour la liberté que ce statut lui apportait. Les habitants avaient besoin de lui et de ses pairs pour survivre à l’hiver, rude dans la région.

    Sa botte s’enfonça dans la terre boueuse, puis émit un bruit de succion lorsqu’il la retira. Cyrëon pesta. Qu’il pleuve un jour de plus et certains chemins de la forêt deviendraient impraticables ! Il était déjà presque impossible de se déplacer sans bruit ; un véritable fléau pour la chasse.

    Bientôt, le village lui apparut et lui arracha un sourire. D’ici deux ou trois minutes, il pourrait déposer ses lourdes prises, puis se réchauffer face au feu. Cette perspective lui fit momentanément oublier la bruine et la boue. Ses pas s’en trouvèrent allégés et il arriva en face de sa hutte plus tôt qu’il ne l’aurait cru.

    Il fut surpris de percevoir le bruit d’une conversation à l’intérieur : sa momäe ne recevait que peu de monde. Le chasseur s’en réjouit. Toutefois, cela ne dura pas : dès qu’il devina l’identité de leur visiteuse, il s’empressa d’entrer dans l’habitation.

    Son ouïe ne l’avait pas trompé : la sorcière se trouvait sous son toit. Il serra les poings. La simple présence de l’aveugle suffit à le mettre mal à l’aise. Il exécrait cette jeune femme, cette colporteuse de mythes.

    Malgré sa cécité, elle remarqua son arrivée avant sa propre mère, ce qui ne fit qu’augmenter son malaise.

    — Chasseur Cyrëon, le salua-t-elle.

    Sa voix était aussi fluette que son allure. Tout en lui rendant ses politesses, il se demanda comment il était possible qu’une personne si menue ne se soit pas encore fait emporter par le vent.

    — Tu es rentré, s’écria sa momäe en pivotant vers lui.

    — Avec de belles prises ! J’ai manqué quelque chose ?

    Si leur invitée n’avait été aveugle, nul doute qu’elle aurait été outrée par la façon dont il la désigna du doigt et la dévisagea. D’un geste, sa momäe lui fit comprendre qu’il exagérait. Néanmoins, il ne montra aucun signe de repentir.

    — Enöra est venue nous apporter notre amulette.

    Cyrëon grimaça ; lui ne croyait pas aux soi-disant charmes et enchantements de la drôlesse, et il savait qu’il n’y avait pas que lui au village…

    — Une amulette ?

    — Demain est la nuit du Malär, Chasseur Cyrëon. Cette amulette vous préservera vous et votre momaë du mauvais sort : quand le grand Malärosh nous rendra visite, elle vous assurera de ne pas être pris en paiement des terres qu’il nous laisse fouler. Seules les bêtes seront touchées, c’est la nature de l’accord fondé par nos ancêtres.

    — Je connais cette histoire, sorcière. J’ai grandi ici.

    Sans lui donner le loisir de rétorquer quoi que ce soit, il se tourna vers sa momäe.

    — Accrocheras-tu réellement cette bricole dans notre hutte ?

    — Il le faut ! N’as-tu pas entendu ce qu’a dit Enöra ? Je ne tiens pas à ce que Malärosh t’emporte.

    Cyrëon grogna.

    — Ces légendes sont d’un autre âge : nous n’avons aucun besoin d’être « protégés » de ces Esprits de pacotille : ils sont pures inventions. Je devrais jeter cette diablesse dehors ! Elle t’emplit la tête de sottises…

    — Cyrëon ! Est-ce une façon de parler à notre invitée ?

    — Ce n’est rien, Armëla. Je vous ai remis votre amulette, mon travail ici est donc terminé. Je vais rentrer chez moi, puisque ma présence déplaît au chasseur Cyrëon.

    Bien qu’elle ne puisse le voir, la sorcière le regardait droit dans les yeux : elle le défiait, soutenait ses convictions avec tant de condescendance à son égard que son attitude ne put que le rebuter. Cette femme était un poison ! Elle entretenait les traditions avec encore plus de férocité que les plus vieux de leurs chefs. Il était plus que temps que son village entre dans une nouvelle ère, loin des craintes et superstitions des mœurs anciennes.

    Le sourire qu’elle lui adressa ensuite fut de trop. Elle n’était pas la bienvenue sous leur hutte, il se devait de le lui faire remarquer.

    — Retrouverez-vous le chemin de la sortie ou avez-vous besoin que quelqu’un vous le montre, sorcière ?

    L’allusion à sa cécité fut si flagrante qu’elle perdit le sang-froid qu’elle avait jusque-là conservé.

    — Cela ira, grinça-t-elle entre ses dents. Sachez que la privation de ma vue n’est pas un handicap, chasseur Cyrëon. Elle est le juste prix que je paye depuis ma naissance pour visualiser ces « Esprits de pacotilles », pour vous citer. J’espère pour vous qu’ils n’ont pas entendu vos propos, car nombre d’entre eux sont susceptibles. Si par malheur c’était le cas, rassurez-vous : ma porte sera toujours ouverte pour apporter mon aide, même à des êtres aussi désagréables que vous.

    Son sang bouillit dans ses veines. Cyrëon serra les poings contre ses hanches. La sorcière n’attendit guère sa réponse pour quitter la pièce ainsi que la hutte. Elle se fut à peine éloignée que les remontrances de sa momäe débutèrent :

    — Vraiment ! Avais-tu besoin de te montrer aussi grossier !? Enöra est une gentille fille. Elle aide le village et nous protège. Tu devrais lui en être reconnaissant.

    — Au diable ces superstitions, dit-il en attrapant l’amulette. Je devrais jeter cette aberration pour te prouver qu’il n’y a aucun Esprit, la nuit de demain ou celle d’après.

    — Si tu m’aimes un peu, tu ne le feras pas.

    Cyrëon soupira avant de se radoucir. Les changements ne s’effectuaient hélas pas sur un jour…

    — En effet. Je te laisserai l’accrocher à notre porte, puisque tu y tiens tant. Mais je ne perds pas espoir : un jour, les croyances évolueront dans ce village. Nous ne sommes plus à l’ère de l’obscurantisme. Nous savons désormais qu’il n’y a rien à redouter hormis les dangers réels, telles que les tempêtes et les bêtes sauvages. Contre eux, la drôlesse ne peut rien.

    Sa momäe se contenta de lever les yeux au ciel. Cyrëon devina qu’il n’obtiendrait aucune concession d’elle si proche de la nuit du Malär ; elle craignait trop les Esprits pour oser les défier à une date aussi cruciale. Avec peine, il l’accepta et, sans ajouter un seul mot lui non plus, il pivota vers le feu, avide de chaleur.

     

    ***

     

    Le jour était tombé. Par la fenêtre, Cyrëon constata que tous les habitants se terraient chez eux ; aucun feu ne venait égayer la pâleur offerte par la lune.

    Un soupir lui échappa. Ce n’était guère cette année que les croyances seraient réformées… Certains hommes avaient beau affirmer haut et fort qu’il fallait que les choses changent, qu’on ne les surprendrait pas à craindre Malärosh – lui le premier –, force lui était de constater qu’au moment venu, personne n’osait sortir.

    Combien d’années seraient encore nécessaires pour y remédier ? En avisant sa momäe attiser le feu dans le but d’éloigner les Esprits de leur habitation, le chasseur songea avec amertume qu’il en faudrait beaucoup, probablement des dizaines.

    La chaleur devenait étouffante dans la hutte. Toutefois, Cyrëon se refusait à quitter la pièce. Il n’était pas assez fatigué pour aller se coucher dans son alcôve personnelle et répugnait à se placer sous l’entrée, où l’amulette de la sorcière trônait. Malgré ses efforts, sa momäe l’avait accrochée pile en son centre ; le simple fait de la voir lui donnait envie de la jeter au feu. Enöra devait bien rire de la naïveté des villageois.

    — Cesse donc de regarder par la fenêtre, l’apostropha sa momäe. Tu vas finir par attirer l’attention du grand Malärosh sur cette maison !

    Cyrëon leva les yeux au ciel, puis se retourna.

    — Je pensais que la sorcière avait fait le nécessaire pour nous protéger.

    Le sarcasme n’échappa pas à la matriarche.

    — Cesse de te moquer de cette pauvre fille. Sa vie est vouée au village autant que la tienne. Au lieu de dénigrer votre culture, toi et les sceptiques feriez mieux d’apprendre le respect des Esprits. Ils sont source de tout.

    — Je n’y crois pas.

    — Cela ne doit pas t’empêcher de rester courtois. Hier, tu as expulsé cette pauvre fille sous la pluie ! Elle est si seule, un peu de compassion est-il trop demandé ?

    — Elle serait moins seule sans toute celle folie qui l’entoure.

    Ce fut au tour de sa momäe de lever les yeux au ciel. Cyrëon vit à quel point cette discussion la minait et s’en voulut aussitôt. Qu’avait-il eu besoin de parler de la sorcière une nuit où l’angoisse étreignait tant son cœur ?

    — Tu es un homme formidable, fils. Brave et courageux, tu sais aussi te montrer attentionné et juste. Cependant, dès qu’il s’agit de sorcellerie et des Esprits, tu te comportes comme le plus grand benêt que cette terre ait porté.

    — Je ne souhaitais pas te blesser. Je suis incapable d’agir d’une autre façon, c’est tout. Si seulement tu pouvais voir les choses de mon point de vue, momäe… Tu comprendrais que les pouvoirs de cette sorcière ne sont que le résultat de savantes manipulations et de belles paroles. Elle est étrange, c’est vrai. Sans la pâleur de son regard, on ne la jugerait pas aveugle tant elle est douée avec ses sens restants. Mais cela ne suffit pas pour en faire une magicienne, loin de là. Cette diablesse se sert de nos convictions pour assurer sa survie et son autorité. Qui au village a déjà osé la défier ? Et je dis bien défier, pas cancaner dans son dos.

    — Personne, tu as raison. Parce que nous savons tous qu’Enöra est notre meilleure protection contre les non-vivants. J’aimerais te croire, fils, mais j’accepterai l’existence des Esprits jusqu’à ce qu’on m’apporte une preuve de leur absence dans ce monde. J’ai vu ce que nul ne pourrait expliquer ! Tu es encore jeune. Ne méprise pas ce que tu ne peux pas comprendre.

    De son discours, Cyrëon ne retint qu’une seule information :

    — Si c’est de preuves dont tu as besoin, je t’en fournirai. D’ici l’aube, il ne sera plus question d’Esprits dans cette maison !

    Sûr de lui, le chasseur n’attendit pas de réponse et s’engouffra hors de la hutte, décidé à prouver que Malärosh n’était qu’une invention des anciens. S’il le fallait, il resterait toute la nuit à l’extérieur, peu importe la météo.

    Sa momäe ne chercha pas à le retenir longtemps : ses supplications se tarirent à mesure que croissait sa propre détermination. Il ne laisserait plus les croyances dicter la vie des siens. Il ne permettrait plus à une drôlesse de s’en servir pour asseoir son emprise.

    Durant plusieurs minutes, Cyrëon déambula parmi les huttes sans destination précise. Au fond de lui, il pria pour que les habitants le remarquent. Ainsi, dès qu’ils le verraient partir en chasse le lendemain, ils sauraient qu’aucun Esprit n’était venu l’arracher à sa terre en tribut d’un soi-disant pacte ! Il était plus que temps de provoquer le changement qu’il attendait.

    Déjà enfant, il détestait la légende de Malärosh. En admettant l’existence d’une telle créature, il aurait fallu être fou pour s’installer sur son territoire – ce que leur histoire prétendait pourtant. Fou, il fallait l’être encore plus pour offrir chaque année plusieurs vies humaines afin d’apaiser son courroux – quoi qu’il était né à la bonne époque, après le pacte conclu avec l’Esprit, qui ne devait dès lors plus s’en prendre aux habitants protégés par les pouvoirs des sorcières, celles-ci étant à l’origine de l’accord. Fadaises que tout cela !

    Dire qu’aujourd’hui encore, chaque village possédait la sienne, affublée du don de clairvoyance – invention pratique pour ces drôlesses !

    Cyrëon n’ignorait pas que certaines femmes s’étaient elles-mêmes crevé les yeux pour « obtenir » ce fameux don. Pire : il arrivait parfois que ce soit leurs propres parents qui s’en chargent. Tous avaient conscience du statut qu’une diablesse et sa famille obtenaient, ainsi que des privilèges qui l’accompagnaient.

    Bien qu’elle ne pouvait rester proche des siens pour ne pas attirer les Esprits à eux, une sorcière ne manquait de rien : le village s’occupait d’elle et de son entretien. Sa vie se partageait entre charmes et transes. Le fait que ces derniers ne puissent être observés n’était à ses yeux qu’une preuve supplémentaire de cette vaste supercherie.

    Avant de recommencer à s’énerver, Cyrëon chassa ses réflexions et se reconcentra sur ses pas. Avisant le puits et sa poulie grinçante, il réalisa qu’il se trouvait déjà à l’orée du village. Il soupira, puis se laissa choir contre la paroi de la réserve d’eau. Il ferma les yeux. Le froid était supportable, néanmoins il savait que cela ne durerait pas. La nuit promettait d’être longue. Le contact de la terre meuble et humide sous ses fesses et jambes était désagréable, mais il avait connu pire.

    Cependant, lorsqu’il se mit à goutter, le chasseur se releva. Il avait beau se dire prêt à tout pour éradiquer les superstitions des siens, il n’était pas prêt à se laisser tomber malade et à en mourir pour autant, pas s’il pouvait l’éviter.

    D’un pas aussi lourd que ses pensées, il s’avança jusqu’à la forêt proche, où il pénétra. Les branches des pins lui assurèrent aussitôt un manteau contre la pluie. Celle-ci raviva leur odeur, et durant plusieurs minutes, il s’en délecta. Il s’adossa au tronc d’un arbre et attendit que passe l’averse. Elle balaya aussi bien la terre que ses sombres réflexions. À sa colère contre la sorcière se substitua la culpabilité d’avoir laissé sa momäe seule avec ses craintes. À l’heure actuelle, elle devait prier les Esprits pour le salut de son âme.

    S’il fut tenté de retrouver sa hutte pour la rassurer, il se l’interdit aussitôt. Aussi cruelle que soit pour elle son initiative, le résultat en serait bénéfique : sa momäe serait réconfortée et la croyance des Esprits s’évaporerait de ses pensées et de celles des autres villageois.

    Le chasseur étouffa un bâillement, assoupi malgré lui par la quiétude du lieu et par le clapotis de la pluie. Il lui fallut attendre que celle-ci cesse pour qu’il constate que son environnement était trop calme. Il eut beau tendre l’oreille, aucun son ne lui parvint : pas de vent, pas de craquements, pas de cris animaliers. Rien. Le silence. Nul besoin d’être chasseur pour savoir que cela n’était pas normal.

    Intrigué, Cyrëon s’éloigna de l’arbre et s’enfonça dans la forêt. Il huma l’air à pleins poumons sans y déceler le moindre changement. Malgré ses efforts, il ne put trouver ce qui rendait soudain ce lieu plus inquiétant qu’il ne l’était. Toutefois, plus il avançait, plus il se sentait opprimé. Tout son corps semblait lui crier qu’un danger le menaçait. Il choisit de balayer cette désagréable sensation. Tant qu’il ne percevrait pas un seul élément tangible autour de lui, il refusait de céder à la paranoïa, sans quoi il ne vaudrait pas mieux que les plus superstitieux des villageois !

    C’est là que l’impression d’être observé le saisit.

    Le chasseur se figea, tous ses sens en alerte. Plus moyen de nier : il y avait un souci. Campant fièrement ses pieds dans le sol, il balaya les alentours du regard, puis leva les yeux pour observer le ciel. Il ne put s’empêcher de reculer. Là ! Haut sur la branche ! Qu’était-ce ? Cyrëon porta une main en visière sans parvenir à mieux distinguer ce qu’il avait repéré. Il ne fut certain que de trois faits : c’était gros, muni d’un bec et ça le regardait.

    Il était pourtant impossible que cela soit un oiseau : aucun dans la région n’était aussi imposant et sombre, pour ce qu’il en savait. Un instant, il crut halluciner, incapable de dire si la noirceur provenait du plumage – pelage ? – de l’animal ou de l’aura qu’il dégageait. Sa gorge se serra. Son estomac se contracta. La créature ne bougeait pas d’un iota. Malgré ça, il perçut qu’il était en danger.

    Les avertissements de sa momäe lui revinrent en mémoire, ainsi que la date du jour : celui de la nuit du Malär… Il s’en voulut aussitôt d’y songer. S’il suffisait d’une étrange rencontre pour le faire douter de ses convictions, il n’était pas près d’être celui qui changerait les mentalités dans son village !

    Cyrëon eut envie de reculer. Cependant, il s’en empêcha. Son métier lui avait appris l’importance de la connaissance de son environnement. Le seul moyen de ne plus craindre l’animal était de l’observer, de comprendre ce qu’il était. Il se rapprocha donc du sapin dans lequel il était perché, tâchant de réduire son appréhension grandissante au silence. Lorsque les yeux de la créature le suivirent dans son déplacement, le chasseur déglutit malgré lui. L’impression d’être la proie et non le traqueur vint chatouiller ses entrailles. Néanmoins, il se refusa à reculer.

    La chose se tassa sur elle-même et pencha la tête en avant. Elle le jugea, l’évalua. Ce constat le raidit tout autant qu’il l’inquiéta. On aurait dit qu’elle cherchait ses faiblesses, qu’elle désirait le pousser à fuir pour fondre sur son dos, pour lui prouver qu’il n’avait aucune chance face à elle. Cyrëon en vint à regretter sa sortie nocturne.

    Le courage lui fit peu à peu défaut, et il en éprouva une honte immense. Il se répéta que cette nuit était aussi ordinaire qu’une autre, que la sorcière ne réussirait pas à lui faire renoncer à ses convictions au premier imprévu. Il darda son regard dans celui de la créature, décidé à la défier. Il ne fuirait pas.

    Soudain, la distance entre lui et l’animal se réduisit, comme si leur échange visuel avait le pouvoir de les rapprocher. Cyrëon se raidit, mais ne le rompit pas. Les pupilles de la créature se révélèrent aussi sombres que son aura. Profondes, elles cherchèrent à le noyer, lui apprirent la froideur de son âme meurtrière et lui ouvrirent la porte d’un monde inconnu des Hommes : celui des Esprits.

    Le chasseur vacilla sous l’assaut des visions, violentes et imprévues. Il fut incapable de comprendre la plupart d’entre elles. Les éléments qu’il y distinguait ne représentaient rien de connu, rien de tangible à quoi il aurait pu se raccrocher.

    Elles se firent plus nombreuses et plus rapides. Il ne put plus les différencier les unes des autres. Elles se mêlèrent entre elles, lui offrirent un spectacle de plus en plus flou auquel il ne parvint pas à se soustraire malgré ses efforts. Cyrëon se laissa happer, incapable d’agir.

    Tant perturbé par ce qui lui arrivait, il ne remarqua pas que la distance entre la créature et lui s’amenuisait maintenant réellement. Elle profitait de son trouble pour s’élancer vers lui, décidée à en faire sa proie.

    Un choc le fit basculer. Il s’écrasa dans la boue, puis la cracha. Du coin de l’œil, il vit la masse sombre du monstre atterrir là où il se trouvait encore une seconde plus tôt. La panique le gagna : elle le paralysa. Il ne réussit pas à tourner la nuque pour remercier son sauveur. Il peinait à réaliser ce qu’il lui arrivait : Malärosh s’en était pris à lui. Et il s’apprêtait à récidiver.

    Il ne lui était plus possible de nier la vérité, il n’y avait pas d’explication. Sa peur s’accentua à mesure que ses convictions s’effondraient.

    — Sauve-toi ! Qu’est-ce que tu attends !?

    Cette voix le tira de sa léthargie. La sorcière ! Elle se tenait face au monstre, brandissant un collier d’amulettes étranges et bariolées. Sa tunique entière en était recouverte. Si cela lui donnait sans conteste une allure des plus loufoques, Cyrëon ne put s’empêcher de la comparer à une armure, bien plus efficace que tout son attirail de chasseur. La créature était du même avis : elle observait Enöra d’un air incertain, hésitait à s’en prendre à elle.

    — Fous le camp ! lui répéta-t-elle.

    Cette fois, il ne se le fit pas redire. D’un bond, plus honteux que jamais – autant de ses méprises et erreurs que de sa lâcheté face à cette chose et de son comportement récent envers la jeune femme –, il se releva, puis détala plus vite qu’un lièvre.

    Malärosh prit sa fuite comme un signal, voire un défi. Contournant la sorcière, il se lança à ses trousses. Cyrëon n’eut pas le temps de le voir, pas plus que de l’entendre. En revanche, il sentit ses griffes s’enfoncer dans la chair de son dos. La douleur fut si vive que sa vision se voila. L’inconscience le cueillit avant que son crâne ne percute le sol.

     

    ***

     

    Il ouvrit les yeux, puis les referma quand une douleur sourde le tenailla. Sa tête le faisait souffrir, et n’était pas la seule : son dos le brûlait. Cyrëon se rendit compte qu’il était allongé sur le ventre sur une couchette solide. Encore incapable d’ouvrir les paupières, il fouilla sa mémoire pour comprendre ce qui lui était arrivé.

    Les souvenirs surgirent peu à peu, le rendant fébrile. Jamais il ne s’était senti si stupide. L’arrogance dont il avait fait preuve lui donnait la nausée. Dire que sans la sorcière…

    Enöra ! Où était-elle ? Le monstre l’avait-il laissée ? Et lui, où était-il exactement ? Il se força à ouvrir les yeux. Une hutte. Il se trouvait dans une hutte, et ce n’était pas la sienne. Il essaya de basculer sur son dos pour se redresser, mais la douleur l’en empêcha et lui arracha un cri.

    — Bienvenue parmi les vivants, chasseur Cyrëon. Si j’étais vous, je ne tenterais aucun mouvement brusque. Vos chairs ont souffert.

    Malgré ses propos peu engageants, le jeune homme sourit. La sorcière avait survécu. Il n’était responsable d’aucun malheur, hormis le sien. Le soulagement l’envahit sans parvenir à balayer sa honte. La présence de Malärosh le hantait toujours – elle le hanterait éternellement ! Dire qu’il aurait pu perdre la vie à cause de son scepticisme, dire qu’il avait manqué de respect à sa momäe et à d’autres tant celui-ci l’avait aveuglé ! Comme il s’en voulait désormais.

    — Merci, Enöra. Merci d’être venue m’aider. Je ne sais pas ce que j’aurais fait sans vous.

    Le reconnaître était douloureux, mais il ne pouvait y couper. La jeune femme méritait des excuses.

    — Ainsi, je ne suis plus « la sorcière » à vos yeux ? s’amusa-t-elle.

    Cyrëon accepta la moquerie sans broncher.

    — J’ai eu tort, je le sais. Je vous dois la vie.

    — Vous la devez à votre momäe. Je suis sortie pour elle. Vous êtes sa seule famille.

    Avec lenteur, il se retourna, puis se redressa, grimaçant sous la douleur. Il acquiesça ensuite à ses propos.

    — Je ne peux pas vous en vouloir de ne pas l’avoir fait pour moi, vu la façon dont je vous ai traitée.

    — Dans ce monde, chasseur Cyrëon, vous apprendrez que tout un chacun mérite le respect. À commencer par les Esprits.

    Il baissa le regard, encore plus honteux. Se faire remonter les bretelles n’était plus de son âge. En ce moment pourtant, il se sentait moins homme que petit garçon…

    Sans ajouter un seul mot, la sorcière s’éloigna vers une étagère, attrapa un flacon, puis revint vers la couchette et le lui tendit.

    — Un baume, pour vos blessures. Au moins une fois par jour si vous souhaitez n’en garder que de légères traces. Et n’oubliez pas, des mouvements lents pour ne pas ouvrir à nouveau vos plaies. Je vous recommande aussi de ne plus défier les Esprits.

    — Merci.

    Le chasseur fut incapable d’ajouter quoi que ce soit. Le silence s’installa entre eux. Il choisit donc de se relever. Il était temps qu’il rentre chez lui, qu’il rassure sa momäe et lui présente des excuses. Il osait à peine imaginer l’inquiétude qu’il lui avait causée.

    — Retrouverez-vous le chemin de la sortie ou avez-vous besoin qu’on vous la montre ? lui demanda Enöra.

    L’emploi de ses propres mots aurait pu le froisser si les circonstances avaient été différentes. Cyrëon esquissa un sourire. Le ton de la sorcière n’était ni froid ni sec, simplement moqueur. Il ne récoltait que ce qu’il avait semé.

    — Je devrais m’en sortir.

    Sitôt ces paroles prononcées, il tituba jusqu’à l’entrée de l’habitation. Là, il pivota.

    — Je n’oublierai pas ce que vous avez fait. Je vous suis redevable, Enöra.

    Sans attendre de réponse, Cyrëon se faufila hors de la hutte. Ses pensées demeuraient confuses. En une nuit, il avait l’impression d’avoir vécu plus qu’en toute une vie. Toutefois, il était certain d’une chose : plus jamais il ne défierait les Esprits.

     


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