• La poussière de rêves

     

    La poussière de rêves
    © Rose P. Katell (tous droits réservés)
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    L’heure tournait. La fin de l’après-midi n’était plus très loin. La craie blanche s’écarta du tableau dès qu’elle y eut tracé plusieurs chiffres et symboles ; l’homme qui la tenait se retourna et fit face à sa classe.

    — Quelqu’un a la solution du problème ?

    Quelques doigts se levèrent.

    — Bien, poursuivit-il. Un volontaire pour aller l’écrire ?

    Tous les doigts s’abaissèrent. Mathieu s’attendait à cette question ; il n’avait même pas soulevé le bras la première fois, bien qu’il possédait lui aussi la réponse. M. Bastin adorait envoyer ses élèves devant la surface verte, à son plus grand malheur.

    — Ne m’obligez pas à désigner quelqu’un au hasard.

    Peine perdue : personne ne voulut se sacrifier, et surtout pas lui.

    — Allons, ce n’est qu’une équation.

    À la façon dont il les dévisageait tous, leur professeur n’allait pas tarder à faire son choix et envoyer un élève au tableau. L’ébauche d’un soupir prenait déjà place sur ses lèvres. Mathieu se fit le plus petit possible : il baissa les yeux sur son banc, soudain absorbé par sa feuille de brouillon. La chaise à sa droite, vide de tout camarade, lui donnait l’impression d’être vulnérable, non caché du regard de M. Bastin. Qu’ils soient posés sur lui ou pas, il sentait les œillades des autres élèves, comme si tous voulaient qu’il soit choisi. Mathieu frémit. Il se jugeait incapable d’affronter leurs messes basses, de les entendre se moquer de lui tandis qu’il leur tournerait le dos. La panique lui comprimait la poitrine, il percevait son étau qui se refermait sur lui.

    Il s’obligea à se calmer ; le moment était mal choisi pour se laisser aller. Cela faisait des années maintenant qu’il s’était fait la promesse de ne jamais plus autoriser quiconque à entrevoir ses peurs…

    — Bon, reprit le professeur, puisque vous ne me donnez d’autres alternatives, je désigne l’un d’entre vous. Lucie, au tableau.

    Un soupir de soulagement lui échappa presque. Cette fois, il avait eu de la chance.

    La sonnerie retentit, sauvant la désignée. Aussitôt, tous rangèrent leurs affaires ; enfin, la journée de cours prenait fin. M. Bastin souffla. Les regarder se précipiter hors de sa classe avec une joie qu’il devinait sincère ne l’enchantait pas.

    — On se voit vendredi. N’oubliez pas de résoudre les dernières équations chez vous.

    Bien qu’il n’affectionnait pas particulièrement les devoirs, Mathieu fut ravi à la perspective de faire les autres calculs dans sa chambre, là où personne ne viendrait se pencher au-dessus de son épaule dans un silence oppressant. Il détestait ne pas savoir ce que pensaient ses professeurs lorsqu’ils agissaient ainsi ! Il s’en trouvait déconcentré, hanté par une seule envie : celle de disparaître sous terre, d’être à l’abri du moindre regard.

    Il rangea son sac à dos avec lenteur. Se hâter signifiait être pris dans la cohue vers la sortie, et cela, très peu pour lui ! Il préférait de loin être au calme, mettre de la distance entre lui et les autres corps.

    Aujourd’hui encore, malgré l’abonnement que sa mère avait tenu à lui prendre, il rentrerait à pied. Sans être un adepte de la marche, celle-ci lui était bien plus agréable qu’un bus bondé, d’autant plus qu’il croisait rarement un autre passant. Quand il avait sujet à rêvasser, les vingt minutes qui le séparaient de sa maison s’écoulaient comme des secondes. Mathieu chérissait ce moment dans ses journées, celui où il parvenait enfin à se dire « je me sens bien ».

    Oui, ces trajets lui étaient tout aussi agréables que l’heure de rêverie qu’il s’accordait avant de succomber au sommeil.

     

    La porte d’entrée de sa maison l’accueillit comme une vieille amie. Les moments les plus difficiles de la journée étaient à présent derrière lui. Durant quelques heures, son stress allait s’en aller, il ne penserait plus aux regards reçus, à sa peur de commettre un impair. S’il le voulait, il pourrait monter dans sa chambre et jouer sur le vieux synthétiseur de son père. Il ne possédait pas de talent particulier pour la musique, mais elle avait le mérite de le détendre et de l’amuser. Certains morceaux ne le lasseraient jamais, peu importe le nombre de fois où il les avait joués !

    Ses clefs trouvées, il entra dans le vestibule. Son premier réflexe fut de regarder l’heure sur la pendule. 16 h 40. Sa mère devait déjà être rentrée de la librairie où elle travaillait. Comme pour le prouver, sa voix s’éleva en provenance du salon ; elle couvrit le fin murmure de la télévision.

    — Mathieu ? C’est toi ?

    Il la rejoignit et le lui confirma. Il se dirigea ensuite vers la cuisine et se servit un verre d’eau ; été comme hiver, le chemin de l’école lui donnait soif.

    — Ta journée s’est bien passée ?

    Il grimaça et se réjouit de ne plus être dans la même pièce qu’elle. Il aurait pourtant dû s’y attendre : sa mère le lui demandait tous les jours, inlassablement. Parfois, quand il rentrait de son bureau, son père aussi lui posait la question – souvent lorsqu’ils étaient à table. Certains jours, mentir était plus difficile que pour d’autres. Il le fit cependant une fois de plus, convaincu que ses parents ne pourraient pas comprendre son mal-être, qu’ils n’étaient pas comme lui.

    — Oui, répondit-il en revenant au salon.

    Contrairement à son habitude, sa mère releva la tête et le dévisagea. Avait-elle perçu son mensonge dans sa voix ? S’était-il montré moins convaincant qu’à l’accoutumée ?

    — Tu es sûr ? Je te trouve un peu pâle.

    — Je suis juste fatigué.

    — Tu as bien dormi pourtant.

    Pour toute réponse, il haussa les épaules.

    — C’est sans doute parce que tu ne sors pas assez. Tu ne prends pas beaucoup l’air alors ce n’est pas de la bonne fatigue.

    Las, Mathieu sourit ; il avait l’habitude de ce genre de discours. Faire comprendre à sa mère qu’il n’aimait pas sortir s’était toujours avéré plus facile à dire qu’à faire… Comment lui expliquer qu’il se sentait dévisagé dès qu’il rencontrait quelqu’un ? Qu’il imaginait un danger tapi dans l’ombre à chaque croisement de rues ? Elle le penserait fou. Chaque fois qu’il avait essayé de lui en parler, elle s’était bornée à lui dire qu’il s’agissait d’angoisses passagères dues à un stress quelconque ou au manque de sommeil. Non, mieux valait se taire. Encore.

    — Avec un peu de chance, tu dormiras bien aujourd’hui et tu récupéreras.

    — Je l’espère.

    Un nouveau mensonge. Il ne doutait pas de dormir comme un bébé. S’il y avait bien une chose qui allait bien dans sa vie, c’était son sommeil : ce doux moment auquel il s’abandonnait chaque soir sans crainte. Cette nuit aussi, il partirait vite au pays des songes, c’était une conviction.

     

    Le soir lui donna raison : Mathieu entra à peine dans sa chambre qu’il sentit la caresse du sommeil l’effleurer, aussi douce et rassurante que la voix d’une mère aimante. Il baissa ses volets, puis se glissa entre ses couvertures et éteignit sa lampe de chevet. Sa tête trouva l’oreiller, un soupir d’aise lui échappa. Enfin, la journée prenait fin. Il allait retrouver le monde des songes et son oubli bienfaiteur. Mais juste avant, il pouvait rêvasser à loisir, plongé dans un demi-sommeil. Un état qu’il affectionnait tout particulièrement.

    Par moments, il arrivait à l’adolescent de souhaiter dormir le reste de ses jours. Plus de craintes, plus d’ennuis, plus de stress. Rien que des rêves et cet état de quiétude bienvenu.

    Sans même en avoir conscience, il ferma les yeux.

     

    ***

     

    Vendredi arriva. Mathieu vit survenir la sonnerie de 16 h 20 avec soulagement. Le week-end était enfin là ! Ce soir, il pourrait aller se coucher sans être parasité par la pensée qu’il lui faudrait se lever le lendemain et affronter une nouvelle journée de calvaire.

    Ces deux derniers jours s’étaient révélés très éprouvants pour lui : un travail de groupe avait été déclaré en français, ses parents avaient reçu des collègues de sa mère à dîner – il n’était jamais à l’aise en présence de personnes qu’il ne connaissait pas ou peu – et un exposé en cours de géographie l’avait contraint à se lever et prendre la parole devant toute la classe. Quand il y repensait, il ne savait pas ce qui avait été le pire entre le premier et le dernier événement : se retrouver exclu de la discussion de son groupe imposé à cause de sa timidité et de sa réputation de coincé isolé, ou devoir contrôler son émotion en lisant les mots tracés sur la feuille de son exposé tandis que conversations et rires fusaient discrètement de part et d’autre de la salle de classe ? Ses mains avaient tremblé tout au long de sa prise de parole, Mathieu s’en était aperçu – tout comme ses camarades, il n’en doutait pas. Il était certain que ça avait été le sujet de leurs moqueries. Oh ! Comme il avait souhaité disparaître à ce moment-là !

    C’était du passé désormais ; ces épisodes reviendraient probablement le hanter dans ses réflexions futures, mais pour l’heure, il pouvait rentrer chez lui et tout oublier pendant ces deux jours de repos. Avec un peu de chance, ses parents n’auraient rien prévu qui doive se dérouler chez eux et sortiraient même peut-être ce soir ou le lendemain. Oui, il allait enfin pouvoir se relaxer. Cette pensée le réconforta plus qu’il ne l’aurait cru. Cette semaine l’avait vraiment épuisé !

    Comme à son habitude, il choisit de rentrer chez lui à pied. Au fil de ses pas, ses muscles se détendirent tant qu’il se surprit lui-même. Il n’avait pas eu conscience d’être aussi tendu durant la journée. Pas étonnant que les autres élèves l’aient dévisagé si bizarrement.

    Mathieu s’obligea à respirer un grand coup. Le pire était derrière lui, du moins pour cette semaine. Il avait le droit de souffler maintenant.

    Peu à peu, ses pas se firent plus lents, plus longs. Il profita de sa marche, s’imprégna du semblant de calme qu’il parvenait à trouver en lui. Plus rien ne pouvait lui arriver.

    Durant plusieurs minutes, il réussit à y croire ; il y crut sincèrement et plaça tous ses espoirs dans cette petite phrase réconfortante. C’était sans compter le couple d’adolescents qui lui apparut bientôt, assis sur le muret d’un jardin.

    L’appréhension lui retourna les entrailles. Les gens de son âge le rendaient mal à l’aise, il ne savait jamais quel comportement adopter en leur présence. Fallait-il leur dire bonjour ou non ? Son sang se glaça. Combien de fois s’était-il senti bête après avoir salué quelqu’un sans recevoir de réponse ? Combien de fois s’était-il senti jaugé du regard lorsqu’on lui rendait son salut ? Certains sourires bienveillants lui avaient aussi laissé des frissons, par moments.

    Incapable de se décider, il finit par dépasser le couple sans oser dire quoi que ce soit ni relever la tête. Il fixa le sol et frémit lorsqu’un rire lui parvint aux oreilles. Même en se faisant violence, il ne réussit pas à se convaincre que ce n’était pas de lui qu’on discutait en cet instant. Ce rire s’accrocha à sa peau ; il l’étouffait, cherchait à le faire chuter. C’en était trop ! Il accéléra la cadence, obsédé par un seul but : mettre le plus de distance possible entre les tourtereaux et lui.

    Mathieu atteignit sa maison en un temps record. Essoufflé, il s’engouffra dans le hall d’entrée et se délesta de sa veste et de ses affaires. Son cœur battait la chamade. Il rejoignit le salon où il se laissa tomber dans un fauteuil. Sa respiration s’accéléra. Il tenta de la calmer. Ce n’était pas le moment de se laisser aller à la panique. Il était chez lui, là où personne ne pouvait plus l’atteindre. Constater sa propre faiblesse, son incapacité à gérer ses peurs lui fit monter les larmes aux yeux.

    Un bruit dans l’escalier survint. Il sursauta ; il n’était visiblement pas le premier à être rentré à la maison. Il essuya le coin de ses yeux avec précipitation et se força à recouvrer une respiration plus régulière. Peine perdue. Dès que son père posa les pieds dans le salon, il constata que ça n’allait pas.

    — Mathieu ! Qu’y a-t-il ? Tu te sens mal ?

    Il secoua la tête, incapable de parler. Pourquoi n’avait-il pas su être plus discret ?

    — Un souci ?

    Le ton de son père lui fit relever les yeux. Il semblait réellement inquiet. L’adolescent hésita. Discuter de ses angoisses avec sa mère n’avait abouti à rien – il n’avait même pas réussi à parler de leur cause lors de ses rares essais. Se pouvait-il que lui soit plus compréhensif ? Qu’il saisisse ce qu’il ne parvenait pas à expliquer ? Rien n’était moins sûr…

    Le souvenir du rire du couple revint le hanter, de même que les chuchotements de ses camarades de classe. Il n’en pouvait plus de devoir supporter ce genre de choses au quotidien !

    — Je crois qu’un truc ne va pas… chez moi, avoua-t-il enfin.

    Comme lorsqu’il ne maîtrisait pas une situation, les sourcils de son père se froncèrent.

    — Que veux-tu dire ?

    Mathieu resserra ses bras sur son ventre ; la crainte lui compressait les entrailles. Qu’il était difficile de se confier ! Il se força à prendre une grande inspiration. C’était maintenant ou jamais.

    — J’ai l’impression d’être différent, d’être tout le temps dévisagé par les autres.

    — Tu es peut-être juste un peu mal dans ta peau en ce moment. C’est normal, à ton âge et…

    — Non. Je veux dire… c’est vraiment tout le temps. Je n’arrive pas à me débarrasser de cette sensation. Je n’arrive à faire confiance à personne, je… je me méfie constamment. J’ai l’impression de venir d’un autre monde.

    Sa tête retomba. Il ne se sentait plus capable de soutenir le regard de son père. Il ne comprenait pas, il l’avait vu. Personne ne comprenait…

    — Je crois que j’ai besoin de voir quelqu’un, souffla-t-il dans un murmure.

    C’était dit. Désormais, advienne que pourra.

    — Quelqu’un… Tu veux parler d’un psychologue ?

    L’étonnement était perceptible dans sa voix. Il se contenta de hocher la tête, incertain quant à ce qui allait suivre.

    — Je ne pense pas que ça soit nécessaire, mon grand. Tu n’es pas dans ton assiette, mais ça va s’arranger. Tu n’es pas fou et n’as pas besoin d’aller voir un spécialiste, je peux te le garantir. Ta mère et moi, on s’en serait rendu compte si ça n’allait pas « tout le temps », tu ne crois pas ?

    — Ils… Les psys ne soignent pas que les fous. Je… J’y réfléchis depuis un moment et… enfin, je pense que ça me ferait du bien, papa.

    Il devina plus qu’il ne vit sa mine contrariée. Si son père était convaincu de bien faire et savait se montrer conciliant, il n’appréciait pas pour autant qu’on lui donne tort. Sur certains points, ses idées étaient très arrêtées.

    — Je ne crois pas qu’un psychologue pourrait t’aider. La plupart de ces gens-là sont des arnaqueurs, tu ressortirais de chez eux plus mal dans ta peau que tu n’y étais entré. Ils te trouveraient des problèmes que tu n’aurais jamais soupçonnés avoir.

    — Mais… et si ça marchait ?

    Nerveux, Mathieu tortillait ses doigts. Pourquoi avait-il fallu qu’il commence cette conversation ? Il aurait mieux fait de se taire !

    — Les gens ont tendance à te regarder bizarrement lorsqu’ils savent que tu vas chez un spécialiste. Vu ton ressenti actuel, je pense que ça ne ferait qu’empirer la situation.

    Il soupira, défaitiste.

    — Peut-être, oui…

    — Fais-moi confiance, mon grand. Tu n’es ni différent ni bizarre, ce n’est qu’une mauvaise passe. Elle s’en ira très vite, j’en suis certain.

    Il acquiesça, n’en croyant pas un mot. Cette discussion ne menait nulle part.

    — Peut-être que ta mère a raison lorsqu’elle dit que tu ne sors pas assez. Tu devrais faire plus d’activités, ça te changerait les idées.

    — Sans doute.

    Il savait qu’il n’en était rien. Si sortir ne lui posait pas de réel problème, rencontrer d’autres personnes était une autre affaire.

    Après deux ou trois derniers mots échangés avec son père pour le rassurer sur son état – il ne tenait pas particulièrement à ce que sa mère apprenne ce qui s’était dit et deux ou trois sourires forcés n’étaient pas cher payés pour y parvenir –, Mathieu monta dans sa chambre, ébranlé malgré lui par ce qu’il avait entendu.

    Seuls les fous allaient voir un psychologue. À bien y réfléchir, peut-être qu’il l’était en effet.

     

    Cette impression ne le quitta pas de la journée, accentuée par le fait que son père ait parlé de leur conversation à sa mère. À plusieurs reprises, il l’avait surprise en train de le fixer, l’air autant inquiète qu’incrédule. Durant les prochains jours, elle serait tout le temps derrière lui, aucun doute là-dessus.

    Aussi retrouva-t-il son lit avec encore plus de plaisir qu’à l’accoutumée. Son matelas et ses couettes l’accueillirent comme de vieux amis. Tout en posant la tête sur l’oreiller, Mathieu soupira. Tout serait tellement plus simple s’il ne se réveillait plus du tout. Quand il rêvait, ses craintes n’avaient plus lieu d’être. Quand il rêvait, il ne se sentait ni fou, ni différent.

    — J’aimerais pouvoir dormir à jamais. Les choses seraient bien plus faciles comme ça.

     

    ***

     

    Il ouvrit les yeux. Sa chambre se trouvait toujours dans la pénombre. L’éclairage public cependant, en filtrant par sa fenêtre, lui permettait de distinguer ce qu’il y avait à proximité de lui.

    Mathieu se redressa dans son lit, surpris. C’était si rare qu’il se réveille en pleine nuit ! Il chercha dans les méandres de son esprit sans y trouver trace d’un quelconque cauchemar. Autour de lui, tout était silencieux. Rien n’expliquait cette interruption dans son sommeil.

    Il se recoucha, priant pour se rendormir vite, lorsqu’il la vit : une étrange lueur émanait de derrière la porte de son placard. Il comprit qu’il s’était trompé : loin de s’être éveillé, il dormait encore. Sans pouvoir l’expliquer, il avait désormais conscience de rêver. Il bougea son bras, désireux de vérifier qu’il pouvait contrôler ses mouvements. Il était parfaitement lucide !

    Ses yeux fixèrent à nouveau la lueur. Bleutée, elle avait pourtant l’air chaude – il ne voyait pas comment la qualifier autrement. Pour ce qu’il en savait, rien dans son placard n’était en mesure de la provoquer. Il hésita à sortir de son lit. Que se passerait-il s’il allait ouvrir la porte ? Que découvrirait-il ? Bonne ou mauvaise surprise ? Seule l’idée de faire une mauvaise rencontre l’empêchait de céder à sa curiosité. Il se sentait incapable de prendre une décision.

    Soudain, la poignée s’abaissa avec lenteur, trop peut-être. Mathieu avait l’impression d’être dans l’un de ces films d’horreur que son cousin adorait, l’angoisse en moins – une preuve supplémentaire qu’il était en train de rêver. Un grincement s’ensuivit.

    Quoi qu’il y ait derrière la porte, c’était en train de l’ouvrir.

    La lumière bleue s’en trouva accentuée ; l’adolescent plissa les yeux. Une douce chaleur emplit sa chambre. Ce qu’il avait ressenti n’était pas qu’une impression. Il ramena ses couettes sur lui. Il avait beau savoir que ce n’était pas réel, ça n’en restait pas moins impressionnant. Il fixa l’ouverture, maintenant élargie à son maximum. La lumière y tournoyait, semblable à un tourbillon silencieux.

    Il regarda ce phénomène pendant de longues secondes, perplexe. Que signifiait tout ceci ? Au bout d’un moment, il se redressa. C’était son rêve, il avait le droit de savoir. Mais alors qu’il posait un premier pied au sol, une main jaillit du tourbillon.

    Il ne put retenir un cri et se plaqua contre sa tête de lit. Un bras suivit et bientôt, ce fut tout un corps qui émergea de la lumière bleue. Blond et assez grand, un jeune homme qui ne devait pas avoir plus de vingt ans l’observait tout sourire, vêtu d’un pyjama taillé comme un costume.

    Un second cri mourut dans sa gorge. C’était impossible ! Il devait être fou. Mathieu se fit violence pour se rappeler qu’il ne s’agissait que d’un rêve, probablement l’un des plus étranges qu’il ait fait. En observant le drôle de vêtement que portait le nouveau venu, il décida qu’il se trompait : c’était le rêve le plus étrange qu’il ait fait.

    — Bonjour, le salua l’inconnu.

    Machinalement, il lui répondit d’un signe de tête.

    — Mathieu, c’est bien ça ?

    Il acquiesça, les yeux écarquillés. Comment était-il au courant pour son nom ?

    — Bien sûr que c’est ça, je ne me trompe jamais. Cela dit, je reconnais qu’il m’est arrivé de me tromper de placard par le passé. Ces portails sont pratiques, mais pas tout à fait fiables, si tu veux mon avis.

    Cette affirmation le laissa plusieurs secondes muet. Quand il retrouva l’usage de sa voix, il s’éclaircit la gorge et demanda :

    — Qui êtes-vous ?

    — Oh oui. Où avais-je la tête ? Je ne me suis pas encore présenté ! Mon nom ne te dirait sans doute rien et, pour tout t’avouer, il n’est pas très joli.

    Sans savoir pourquoi, cet individu lui plaisait. Il y avait quelque chose de rassurant chez lui, comme s’il était incapable de faire du mal à qui que ce soit. Peut-être que ça venait de son sourire mi-confiant mi-taquin. Ou peut-être de ses grands yeux aussi rieurs qu’endormis. Mathieu n’arrivait pas à se décider. Toujours est-il qu’il se détendit imperceptiblement.

    — Ce n’est pas réellement une présentation.

    — C’est vrai. Toi et tes semblables m’avez donné de nombreux noms. Morphée et Marchand de sable en font partie.

    — Vous… vous êtes le marchand de sable ?

    Il acquiesça. Mathieu ne put s’empêcher de sourire. Ce rêve était complètement fou !

    — Je ne m’attendais pas à ça, murmura-t-il, plus pour lui-même que pour son interlocuteur.

    Ce dernier s’avança vers lui. Il s’assit à ses côtés en agitant son index devant ses yeux.

    — Pas de cela avec moi, jeune homme. Je t’interdis de dire que tu ne t’y attendais pas.

    La stupéfaction le gagna, autant à cause de la situation et des mots qu’il venait d’entendre que parce qu’il n’était pas habitué à être traité aussi familièrement par quelqu’un qu’il ne connaissait pas. Les autres avaient plutôt tendance à l’ignorer, d’ordinaire. À bien y réfléchir, lui n’avait pas l’habitude de rester serein en présence d’un étranger. Tout dans ce qui lui arrivait suintait la bizarrerie.

    — Je suis pourtant surpris, parvint-il enfin à dire.

    — C’est toi qui m’as appelé.

    — Je… non… je…

    Le rire de Morphée le laissa pantois.

    — Ne tire pas cette tête, la plupart réagissent comme toi, le rassura-t-il.

    — La plupart ?

    — De ceux qui m’appellent.

    — OK… Je suis en train de devenir fou.

    — Pas du tout : tu es aussi sain d’esprit que moi.

    — Sans vouloir vous vexer, Morphée… Je peux vous appeler Morphée ?

    Il hocha la tête.

    — Donc, sans vouloir vous vexer, Morphée, venant de quelqu’un qui entre chez les autres en pyjama, ça ne me rassure pas.

    Le marchand de sable en parut peiné.

    — Vraiment ? C’est pourtant mon plus beau costume !

    Il ne chercha pas à répliquer. Cela n’avait aucun sens.

    — Bon, si on en venait à la raison de ma présence ici : ton appel.

    — Je… je viens de vous dire que je ne vous avais pas appelé.

    — J’aurais cependant juré t’avoir entendu souhaiter ne plus jamais te réveiller.

    — Vous… comment ?

    Il devait avoir l’air fin à bafouiller ainsi ! Il ne comprenait plus rien. Comment tout cela était-il possible ? Que faisait Morphée chez lui ?

    — C’est ce que je dis : tu m’as appelé. Et je suis là pour vérifier si tu souhaites que ton vœu s’exauce. Donc, Mathieu : préférerais-tu vraiment dormir infiniment plutôt que te réveiller chaque jour ?

    — Pourquoi me demandez-vous ça ?

    — Réponds simplement à ma question.

    Son sourire chaleureux l’encouragea à lui faire confiance. Et puis, ce n’était qu’un rêve après tout…

    Il prit le temps de réfléchir. Voulait-il ne plus s’éveiller ? Il se souvenait l’avoir souhaité. Sa semaine avait été tellement mauvaise. Pour autant, il aimait sa famille, malgré les problèmes de communication qu’il rencontrait, et de temps à autre, il se plaisait à imaginer ce que serait son futur lorsqu’il aurait quitté la maison.

    Il repensa ensuite à ce qu’il éprouvait au contact des autres, à son malaise, son impression constante d’être jugé, observé, critiqué, moqué. Un poids lui tomba sur l’estomac. Depuis combien d’années supportait-il tout ceci ? Et surtout, combien de temps le supporterait-il encore ? Plus les années passaient, moins il se jugeait apte à faire face. Ses peurs le rongeaient peu à peu, lui donnaient toujours plus envie de disparaître.

    La réponse lui apparut de plus en plus évidente.

    — Je crois que ça me plairait, oui.

    — Tu crois ? répéta Morphée.

    — Ne plus vivre avec ces peurs, ne plus être forcé d’affronter le regard des autres. Me sentir bien. Oui, ça me plairait.

    Vivre éternellement la sensation qu’il éprouvait lorsqu’il se laissait aller et accueillait la douce torpeur que lui apportait le sommeil. Un rêve fou, mais agréable.

    — Tu en es bien sûr ?

    Mathieu n’hésita plus, il acquiesça.

    — Je peux te l’offrir. C’est la raison de ma présence.

    — Comment ?

    — Je suis le marchand de sable, ne l’oublie pas. Alors, veux-tu que j’exauce ton souhait ?

    Deux ou trois secondes s’écoulèrent, semblables à des minutes.

    — Oui, souffla-t-il enfin.

    Mieux valait acquiescer. Jamais il ne serait fait pour cette vie. Cette conviction, cela faisait plusieurs années qu’il l’entretenait. Dormir était tout ce qu’il demandait…

    Sans ajouter un seul mot, Morphée plaça son poing fermé à hauteur de son visage et, avec un sourire, déplia ses doigts. Il souffla sur sa paume. Une fine poussière argentée s’en éleva, puis vint se poser sur ses yeux. L’engourdissement le saisit. Il n’entendit pas les derniers mots de Morphée. En quelques secondes, il sombra dans les ténèbres.

     

    Mathieu battit des paupières. Aussi étrange que cela fut pour lui, le sommeil le quitta rapidement ; il n’eut aucun mal à sortir de son lit. Un étrange sentiment le tarauda. Cette journée n’était pas comme les autres, il en mettrait sa main à couper.

    Comme chaque jour, il s’apprêta avant de descendre déjeuner. Arrivé dans sa cuisine, il réalisa ce qui clochait : il ne ressentait aucun stress, comme si devoir sortir et affronter une nouvelle journée ne l’affectait plus. Il se rappelait très bien que la veille, sa mère lui avait demandé de l’accompagner faire des courses cet après-midi, chose qu’il détestait par-dessus tout. Pourtant, en ce moment, ça lui était bien égal. Pour la première fois depuis longtemps, il se sentait prêt à vivre, et cela lui faisait un bien fou.

    Oui, sans savoir pourquoi, Mathieu était convaincu que tout serait plus simple, désormais.

     

    ***

     

    Il sourit ; confortablement installé dans son lit, le nouveau venu parmi ses rêveurs perpétuels semblait être en plein songe, qu’il devinait serein. Il en fut très heureux. Après toutes ces années à lutter en vain contre ses peurs, Mathieu méritait ce repos.

    Cette pièce était l’endroit qu’il préférait le plus dans tout son domaine. Sa pénombre, sa chaleur ; tout était une invitation au sommeil. Même l’immense sablier qui s’élevait jusqu’au plafond et les machines placées à côté de chaque lit semblaient aider à maintenir cette impression de réconfort. Rien d’étonnant, quand on savait que c’était ici que sa raison d’exister prenait vie.

    Avec des gestes précis, il brancha un récolteur sur la tête de l’adolescent, en veillant à ce que le tuyau central soit correctement connecté. Une seule erreur et rien ne parvenait jusqu’au sablier !

    Voilà. Désormais, plus rien ne le différenciait des autres occupants du dortoir. Mathieu serait un dormeur formidable, il n’en doutait pas. Depuis sa tête, un peu de poussière de rêves s’écoulait déjà le long du tube du récolteur. De quoi aider les plus insomniaques des humains à qui il rendait visite.

    Il adorait ses rêveurs perpétuels. Eux seuls lui offraient de quoi veiller sur le sommeil des Hommes. Tout ça pour une dizaine de grains de poussière mélangés avec son sang ; certaines personnes n’étaient pas faites pour la vie que le destin leur avait accordée.

    Il se redressa et borda le corps endormi de Mathieu.

    — Dors bien, petit. Tu l’as mérité.

     


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