• Le premier Gardien

     

    Le premier Gardien
    © Rose P. Katell (tous droits réservés)
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    Illustration : © Molly J. Smets

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    La pénombre tombait doucement sur la ville, Gareth devait se dépêcher. Son maître n’accepterait aucun retard ce soir, il le savait bien. Pressant le pas, il arriva bien vite devant l’imposante grille du cimetière.

    Comme à chaque Halloween, les lieux semblaient bien plus effrayants qu’en temps normal, mais le jeune homme s’interdit de frissonner. Non seulement ce serait une insulte à ce qu’il était, mais en plus, c’était la première fois que son aîné lui permettait de rester avec lui la nuit du 31 octobre ; il ne voulait pas gâcher cette opportunité. Ce soir, il allait lui prouver qu’il pouvait être à la hauteur.

    Respirant profondément, Gareth poussa la grille et pénétra dans le cimetière. Le vent frais resserra son emprise sur sa personne et il ne put que se réjouir en voyant de la lumière s’échapper de la chapelle qu’occupait son professeur. Avec un peu de chance, tout se déroulerait à l’intérieur.

    Il eut à peine le temps d’arriver jusqu’à ladite chapelle que la porte s’ouvrit sur un vieillard barbu et maigre.

    — Tu es en retard, lui reprocha ce dernier.

    — Le soleil n’est pas encore couché, fit-il remarquer comme pour s’excuser.

    Au froncement de sourcils de son maître, Gareth sut que ce n’était pas la meilleure chose à répliquer.

    — On ne peut se permettre une seule minute de retard la nuit de la Toussaint, je pensais te l’avoir assez répété cette année. Entre. Et surtout, ne fais rien tomber.

    S’inclinant en un geste de respect, le jeune homme obtempéra.

    La chapelle était emplie de petits sacs en toile, tous fermés par une corde nouée. Il comprit sans peine que le vieillard s’était levé aux aurores pour commencer la décoction qu’ils contenaient. Dire qu’un jour, tous ces préparatifs lui incomberaient, deviendraient son rôle.

    — Au lieu de rêvasser, viens m’aider à remplir les derniers sacs, le somma son aîné. Le mélange est au fond à droite. Fais attention à ne rien renverser.

    Même s’il pouvait parfois se montrer abrupt et sec dans ses paroles, le vieil homme ne voulait en rien être désagréable, Gareth en avait parfaitement conscience. Il désirait seulement qu’il puisse devenir une personne à la hauteur de la tâche qui serait la sienne le jour où lui ne serait plus là. Aussi, l’étudiant le respectait et faisait tout ce qui était en son pouvoir pour ne pas le décevoir.

    — Bien, acquiesça-t-il avec le sourire.

    Il s’activait à remplir les derniers sacs quand il songea à son étrange rencontre avec le vieillard : alors qu’il n’avait jamais entendu parler de lui, celui-ci l’avait un jour attendu à la sortie de son université, son éternel bâton à la main, pour lui déclarer de but en blanc qu’il était un Gardien et que son rôle était de surveiller le Voile séparant ce monde de l’au-delà.

    « Quelles sottises ! », avait-il pensé à l’époque. Il se rappelait encore très bien s’être éloigné de son interlocuteur en lui recommandant de ne pas boire autant, avec toute l’insolence dont il pouvait parfois faire preuve. Heureusement, le plus âgé ne s’en était pas offusqué ; juste avant de partir, il lui avait simplement dit qu’il pouvait venir le trouver dans la chapelle du cimetière dès que son don se serait manifesté.

    Ô comme il avait bien ri après son départ ! Et jusqu’à ce qu’il voie son premier fantôme, cette rencontre avait continué à l’amuser…

    Son quotidien avait bien changé depuis. Tous les vendredis soir, après sa semaine de cours, il retrouvait son maître dans ce lieu et se formait à son futur métier de Gardien. Il était conscient que sa vie ne serait plus jamais la même maintenant qu’il savait qu’un « après » existait pour les vivants, que sa tâche consistait à protéger ces derniers, ainsi qu’à veiller à ce que les esprits puissent vraiment se reposer en paix.

    Heureusement, ce travail était devenu plus simple grâce à l’intervention de certains des leurs…

    Il y a plusieurs siècles, à l’époque où ils ne portaient pas encore le nom de Gardien, le Voile séparant leur monde et celui des morts avait été scellé, empêchant ainsi ceux-ci de revenir sur Terre. Ceux qui jadis étaient Chasseurs devinrent Gardiens. De nomades, ils passèrent au statut de sédentaires pour s’établir dans les cimetières et surveiller étroitement le Voile.

    De temps à autre, il arrivait qu’un esprit parvienne à le franchir et erre sur Terre parmi les mortels. Le rôle des Gardiens – son rôle – était alors de l’aider à retourner dans l’Au-delà avant qu’il ne soit trop tard.

    S’il y avait bien une chose que son maître lui répétait sans cesse, c’est qu’il n’était pas bon pour un fantôme de rester trop longtemps du « mauvais côté ». Il finissait invariablement par oublier qui il avait été et se transformait en une créature bien plus effrayante : un poltergeist. Pour en avoir déjà affronté un avec le vieil homme, Gareth savait qu’ils étaient beaucoup moins faciles à renvoyer de l’autre côté que de simples esprits. Encore que ceux-ci pouvaient se montrer très coriaces selon leur ancienneté.

    — Alors mon garçon, et ces sacs ? bougonna celui qui le formait, le tirant de ses pensées.

    — Ils sont prêts, lui apprit-il en les désignant.

    — Fort bien ! Suis-moi maintenant, nous avons peu de temps.

    — Peu de temps pour quoi ? osa-t-il demander alors qu’ils se mettaient en marche.

    Si son maître le dévisagea d’abord comme s’il eût lui-même été un fantôme, il se reprit bien vite.

    — J’oubliais, maugréa-t-il, c’est ton premier Halloween en tant que Gardien.

    Gareth hocha la tête, le suivant toujours.

    — Voyons si je t’ai bien formé : que se passe-t-il chaque année lors du 31 octobre ? l’interrogea le vieil homme.

    — Le sort jeté sur le Voile par les anciens Gardiens se rompt le temps d’une nuit.

    — Exactement ! sourit son maître. C’est pourquoi, grâce au puissant sortilège contenu dans ces sacs, nous allons sceller chaque tombe de ce cimetière… Partout dans le monde, nos confrères accomplissent une tâche identique dans la ville où ils opèrent. Car crois-moi, mon garçon, il ne se passe jamais rien de bon quand les morts se mêlent aux vivants, même juste pour une nuit.

    — J’ai en effet cru comprendre que ce n’était pas de tout repos, autrefois, approuva le jeune homme.

    — Je vois que mes enseignements n’ont pas été vains ! se félicita le plus âgé. Mais trêve de bavardages, mettons-nous au travail.

    Gareth acquiesça.

    — Tu trouveras un trou creusé devant chaque tombe. Glisses-y l’un de ces sacs. Et surtout, n’en néglige aucun !

    — Bien. Dois-je également en déposer devant la sépulture des anciens Gardiens des lieux ?

    — C’est même ta priorité, mon garçon. Certains d’entre eux adoreraient revenir aujourd’hui, persuadés que leur tâche n’est pas finie et qu’ils sont désormais capables de contrôler les morts. Gardien ou pas, un fantôme est un fantôme, ne l’oublie jamais !

    — Oui, maître.

    — Va maintenant, le temps presse !

    Hochant une dernière fois la tête, Gareth partit en direction de l’arrière cimetière, fier que son professeur le juge à la hauteur pour l’aider en cette nuit. Comme il le lui avait dit quelques minutes plus tôt, des trous avaient déjà été creusés devant chacune des tombes, prêts à recevoir les préparations qu’il tenait contre lui. Il n’osa imaginer combien de temps cela avait dû prendre au vieil homme.

    Méticuleusement, il s’activa à les remplir un par un, vérifiant qu’il n’oubliait aucune sépulture et revenant fréquemment à la chapelle pour se munir de nouveaux sacs. La tâche s’avéra plus longue et fatigante qu’il ne l’aurait cru de prime abord, mais il ne se laissa pas décourager et poursuivit sa besogne, conscient que c’était un travail de la plus haute importance et qu’il ne pouvait se permettre aucune erreur. Pas cette nuit.

    Enfin, il arriva devant la dernière tombe de cette partie du cimetière. C’était une tombe imposante et ancienne, celle du premier maire de sa ville. Gareth ne put que s’incliner en un geste de respect. Bien que les citoyens l’ignoraient, cet illustre personnage n’avait pas seulement été le maire des lieux, il avait également été le tout premier Gardien de cet endroit. Le jeune homme ne pouvait que se représenter ce qu’avait dû être sa vie à l’époque… Être le tout premier Gardien d’une ville, sans quiconque pour vous former, devait être quelque chose d’assez angoissant, mais aussi d’excitant. Il ne pouvait s’empêcher d’imaginer ce que serait devenue son existence s’il s’était mis à voir les esprits sans avoir d’abord été prévenu par son maître. Se serait-il cru fou ? Ou aurait-il compris qu’il était appelé à accomplir son destin ?

    Il rêvassait toujours lorsque le vieil homme l’interpella au loin.

    — Eh bien, mon garçon ! As-tu fini ?

    « Mince ! », se sermonna-t-il avant de se dépêcher et de déposer le dernier sac dans le trou prévu à cet effet.

    « Reposez en paix », souhaita-t-il au défunt.

    Ne voulant pas faire attendre celui qui le formait, il se releva et courut le retrouver. Dans sa hâte, Gareth ne remarqua pas que son pied avait foulé et renversé le sac destiné au premier Gardien. La décoction que son maître avait préparée avec soin se répandait maintenant sur le sol, inefficace…

     

    Assis dans la chapelle, le vieil homme le regarda.

    — Mon garçon, tu as fait du beau travail !

    — Merci.

    — Je sens que tu seras bientôt digne de me succéder, que ce n’est plus qu’une question de temps.

    — J’espère ne pas vous décevoir.

    Le doute passa dans la voix de l’apprenti, ce que le plus âgé ne manqua pas de remarquer.

    — De quoi as-tu peur ? lui demanda-t-il.

    — … D’échouer, de commettre une faute. J’ai parfois le sentiment de ne pas être à la hauteur de la tâche qui m’attend.

    Chose rare mais pas inhabituelle, le vieillard lui sourit, amusé.

    — Il n’est de pire Gardien qu’un homme trop sûr de lui. L’erreur est humaine, mais la crainte de ne pas réussir nous pousse à être plus consciencieux dans ce que nous faisons. Tu seras un bon Gardien, mon garçon.

    Souriant à son tour, Gareth s’autorisa enfin à se détendre.

    — Que va-t-il se passer maintenant ? demanda-t-il.

    — Que veux-tu dire ?

    — Pour la suite de la nuit ? Avons-nous encore quelque chose à faire ?

    — Nous restons éveillés et surveillons le cimetière. Rien de bien compliqué en soit. J’ai fait un peu de vin chaud, n’hésite pas à te servir !

    Ce disant, son maître se servit lui-même, l’air beaucoup plus détendu qu’en fin d’après-midi, malgré la noirceur qu’offrait le ciel nocturne et les ombres menaçantes que leurs bougies projetaient sur les murs de la chapelle.

    — Pensez-vous que certains fantômes puissent arriver à franchir le Voile malgré les précautions que nous avons prises ? l’interrogea le jeune homme, quelque peu inquiet par cette éventualité.

    Il n’ignorait pas que les esprits se montraient plus puissants la nuit d’Halloween. En rencontrer un n’inaugurerait rien de bon.

    — Ce n’est pas tant les morts que les vivants que nous devons surveiller ce soir, mon garçon. Chaque année, des petits malins viennent par ici dans le but d’avoir des frissons. Et chaque année, il y en a un d’assez stupide pour toucher à mes sacs !

    Gareth n’avait pas pensé à ce cas de figure, mais il était plus que probable. Lui-même avait déjà passé Halloween dans un cimetière lorsqu’il était plus jeune et n’habitait pas encore cette ville. « J’ai encore beaucoup à apprendre si je veux devenir un bon Gardien », songea-t-il.

    Regardant par la fenêtre, il se demanda s’il serait quand même venu ici ce soir s’il n’était pas au courant de tout ce qu’il savait. Aurait-il lui aussi fait partie de ces adolescents en mal de frissons ? Il avait de temps en temps l’impression que oui. Sa vie d’autrefois était tellement monotone qu’il avait à plusieurs reprises fait des choses qu’il regrettait aujourd’hui. Son cas aurait-il été en s’aggravant s’il n’avait jamais rencontré le Gardien ? S’il n’avait jamais développé son don ? Quelque chose l’empêchait d’en avoir la certitude. Mais après tout, à quoi bon s’en soucier ? Il était apprenti Gardien maintenant, et seul cela importait à ses yeux, même s’il ne le montrait pas toujours.

    Un hurlement prolongé le tira de ses pensées. Un hurlement comme jamais il n’en avait entendu avant cela. D’un bond, son maître fut sur pied, son verre de vin lâché dans l’action. Il attrapa son bâton et se plaça devant la fenêtre, tous ses sens en alerte.

    — Qu’était-ce ? lui demanda Gareth, debout également.

    — Rien de bon, je le crains.

    Le ton du vieil homme était alarmé, chose qui ne le rassura pas. D’ordinaire, il gardait toujours son calme, quelle que soit la situation. Que se passait-il, bon sang ?

    — Viens, mon garçon, il nous faut vérifier les tombes !

    Il ne discuta pas, l’empressement dans sa voix était bien perceptible. Se précipitant à sa suite, Gareth prit soin d’inspecter chaque sépulture une à une. Pour l’instant, toutes avaient encore leur sac en toile à leurs pieds. Le hurlement résonna une fois de plus, le faisant sursauter. Il provenait de l’arrière cimetière.

    — Vite ! le pressa son maître.

    Malgré l’urgence, le jeune homme ne put qu’admirer la vivacité du vieillard. Pour son âge, il courait très rapidement.

    — Que se passe-t-il ? demanda-t-il, essoufflé.

    —Quelqu’un a du déplacer un sac ! Un mort se réveille… Il faut le localiser avant que ça soit fait, sans quoi, la préparation sera inefficace !

    Alarmé, Gareth accéléra l’allure. Tandis que son maître observait les premières tombes, il eut un horrible pressentiment. Un pressentiment qui le poussa à filer jusqu’au fin fond du cimetière, devant la pierre tombale du premier Gardien.

    Le sac qu’il y avait déposé plus tôt n’y était plus ! Il regarda à gauche, puis à droite, sans en trouver la trace. Où était-il ? Il n’avait pourtant croisé personne en venant !

    — Maître ! hurla-t-il. Maître, par…

    Un violent coup sur la tête lui fut assené. Sous le choc, le jeune homme chuta à terre. Peut-être à cause de l’urgence que la situation provoquait en lui, il ne ressentit pas la douleur. Se relevant, il regarda autour de lui, sans rien voir pour autant.

    — Qui est là ? demanda-t-il.

    — Gareth… souffla une voix d’outre-tombe.

    — Pour vous servir… ironisa-t-il, comme pour se donner du courage.

    Mais où était son maître ? Pourquoi ses jambes tremblaient-elles ainsi ? Ce n’était pourtant pas la première fois qu’il devait affronter un fantôme.

    — Les Gardiens sont tombés bien bas pour engager des recrues telles que toi…

    « Je ne dois pas avoir peur, se sermonna-t-il, ni me laisser intimider »

    — Qui êtes-vous pour en juger ? répondit-il de sa voix la plus assurée.

    — Insolent !

    Quelque chose lui arriva dans les jambes et il se retrouva à nouveau par terre. Cette fois, il perçut la douleur de l’impact. « Maudits esprits », songea-t-il en son for intérieur.

    — Je suis le premier Gardien de ce cimetière, tonitrua l’esprit. Sans moi, tu ne serais même pas là ! Sans moi, cette ville ne serait pas aussi sûre aujourd’hui…

    Se relevant, Gareth ignora la remarque, ses yeux scrutant les environs à la recherche d’un indice qui lui permettrait de localiser le fantôme.

    — Mais je me dois de te remercier, poursuivit celui-ci d’une voix plus que perfide, sans toi, je ne serais pas ici ce soir…

    Face à cette dernière phrase, son assurance s’envola.

    — Que voulez-vous dire ? demanda-t-il, plus hésitant qu’il ne l'aurait voulu.

    Dans un plaisir évident, l’esprit lui relata sa maladresse avec le sac confectionné par son professeur et ricana lorsqu’il s’effondra d’avoir commis une telle erreur.

    « Comment ai-je pu commettre une faute pareille ? », s’interrogea le jeune homme, serrant ses poings. Ce qui arrivait était de sa faute ! Il avait échoué… son maître avait eu tort, il n’était pas à la hauteur…

    — Dans le fond, tu l’as toujours su, n’est-ce pas ? poursuivit son interlocuteur. Tu savais que tu n’étais pas fait pour être Gardien, que tu n’en avais pas l’étoffe.

    — Taisez-vous !

    — Tu ne fais qu’entretenir l’illusion que tu en seras un jour capable. Illusion qu’un vieux fou cultive avec soin.

    À genoux au sol, Gareth luttait contre cette voix sifflante. Comment l’ex-maire faisait-il ça ? Comment arrivait-il à faire résonner les mots dans sa tête ? C’était insupportable !

    — Les choses ont bien changé depuis que je ne suis plus là, je m’en rends compte aujourd’hui.

    — Laissez… moi…

    — Mais ça n’a pas d’importance… Avec les années, j’ai compris que les Gardiens avaient eu tort de sceller le Voile.

    — Vous délirez ! parvint-il à crier, peu rassuré par les intentions du fantôme.

    — Dis-moi, petit : pourquoi le monde n’appartiendrait-il qu’aux vivants ? Leur ère est révolue. Il est temps de laisser place à une ère plus grande : celle des esprits !

    Comment un Gardien pouvait-il tenir de tels propos ? Se rendait-il compte de leurs folies ?

    — Ce n’est pas… leur dimension… objecta Gareth, essayant de chasser le spectre de ses pensées.

    — Silence, rugit ce dernier. Maintenant, tu vas m’aider à accomplir mes desseins.

    À peine eut-il fini sa phrase que Gareth ressentit comme un étau se refermer autour de lui. Il hurla de souffrance, n’ayant jamais éprouvé ça. Il comprit trop tard que le fantôme tentait de le posséder, de prendre son corps humain pour bénéficier de son énergie. Sans doute voulait-il libérer tous ses pairs au travers lui. Il venait de trouver le moyen le plus sûr pour y parvenir.

    « Je ne te laisserai pas faire… Je suis un Gardien », pensa le jeune homme en luttant contre cette intrusion. Il avait déjà commis une erreur, il ferait tout pour ne pas en faire une deuxième.

    Tu n’es et ne seras jamais un Gardien, persifla son assaillant à l’intérieur même de son esprit. Tu n’es pas digne de l’être.

    Chaque mot prononcé était plus tranchant que le précédent et Gareth sentait sa volonté plier peu à peu. Sa tête lui faisait souffrir le martyre, il avait l’impression qu’elle allait exploser. Le fantôme l’influençait pour le faire céder ! Il devait se battre, il ne pouvait pas permettre au spectre de réaliser ses sombres plans ! Mais il était faible, bien plus que lui. Son emprise se resserrait de seconde en seconde…

    « Je vais échouer… », songea-t-il, en proie au désespoir.

    Alors qu’il se sentait partir, de plus en plus affaibli, une voix puissante résonna à sa gauche :

    — Laisse-le tranquille !

    Enfin, son maître était là.

    De le savoir, Gareth retrouva un semblant d’espoir et parvient à se ressaisir assez pour bloquer l’attaque. Pas assez longtemps, cependant.

    — Va-t’en, murmura-t-il tandis qu’à ses côtés, le vieillard entamait un exorcisme pour éloigner le fantôme du premier Gardien et le renvoyer chez lui.

    Le spectre lutta, ne voulant pas retourner dans l’Autre Monde. Le jeune homme le sentait envahir son esprit. Il s’accrochait à lui comme une anguille, hurlant ses projets de nouvelle ère au sein même de ses pensées. Gareth souffrait, il n’avait jamais ressenti pareille douleur. Il percevait difficilement la main de son maître dans son dos, seul soutien dont il bénéficiait.

    Sa vue se brouilla un peu, puis un peu plus. Il avait le sentiment que l’exorcisme prononcé par le vieil homme commençait à avoir de l’impact sur son assaillant, celui-ci s’agrippait désespérément à son corps. Il avait l’impression que son contact le brûlait, que le fantôme du maire le consumait pour prendre sa place. Gareth souhaita que tout prenne fin, il ne se sentait pas capable de supporter cette torture encore bien longtemps.

    Son maître se mit à réciter d’une voix plus forte, comme s’il craignait que l’exorcisme seul ne soit pas suffisant. Le jeune homme se surprit à prier pour que ses souffrances s’arrêtent, la douleur semblait s’accentuer de plus en plus.

    « Va-t’en », implora-t-il silencieusement pendant qu’une larme dont il n’avait même pas conscience dévalait sa joue. Et tandis que le Gardien se mettait à crier, Gareth perdit connaissance…

     

    Quelque chose de frais se posa sur son front. Il essaya d’ouvrir les yeux, mais n’y parvint pas, la souffrance était toujours présente. Se souvenant des derniers événements, il paniqua et voulut se relever, mais une main sur son torse l’en empêcha et le força à rester étendu.

    — Du calme, mon garçon.

    Reconnaissant la voix de son maître, les craintes de Gareth s’apaisèrent. Il n’était plus en danger. Mais qu’était-il arrivé ? Où était le premier Gardien ? La nuit d’Halloween était-elle finie ?

    Il tenta de parler, sans succès.

    — Chaque chose en son temps, l’apostropha gentiment son professeur.

    Alors, Gareth attendit. Un peu.

    — Que… Que s’est-il… passé ? parvint-il à articuler.

    Il perçut plus qu’il n’entendit clairement les grognements du vieil homme à propos de son impatience.

    — Un fantôme a réussi à traverser le Voile. Et il s’en est pris à toi pour retrouver forme humaine. Perdu dans l’Au-delà depuis trop d’années, son esprit s’est laissé corrompre par des rêves de grandeurs sans queue ni tête. Il n’y avait aucune chance de le raisonner, j’ai directement pratiqué un exorcisme. Désolé d’être arrivé si tard, cette ordure avait pris soin de m’assommer avant de s’occuper de toi ! Ces maudits fantômes ! Par moment, on les tuerait.

    Plus le Gardien parlait, plus le jeune homme baissait le regard, honteux.

    — C’est… ma faute, avoua-t-il.

    — Ta faute ? répéta son maître.

    — J’ai renversé le sac de sa tombe… et je ne m’en suis pas rendu compte. Aussi fous que fussent ses projets, cet esprit avait… au moins raison sur un point… je ne serais jamais un bon Gardien…

    — Balivernes !

    Surpris par le ton choqué du vieillard, l’apprenti releva vivement la tête. Il s’était attendu à tout sauf à ça. Où étaient passées les remontrances qu’il guettait ?

    — Mon garçon, nous faisons tous des erreurs, l’important est de les reconnaître. Et tu es toujours en formation, contrairement à moi. Pourtant, pas plus que toi, je n’ai pas pu déceler les signes que notre mort était déjà éveillé lorsque nous sommes sortis. Je t’ai vu lutter contre ce diable et crois-moi, peu en auraient été capables. Tu seras un bon Gardien, que tu le croies ou non aujourd’hui.

    Timidement, Gareth sourit. Au moins, son maître ne lui en voulait pas et son erreur était réparée. La catastrophe avait été évitée de peu.

    — Repose-toi, je veille sur ce cimetière le reste de la nuit.

    — Est-ce… que tout va bien ?

    — Pour l’instant, oui, tout semble rentré dans l’ordre. Pourquoi ?

    — Pour rien, s’empressa-t-il de répondre.

    Mais il n’en était pas moins choqué. Jamais encore le vieil homme ne l’avait laissé se reposer après une mission. Pourquoi aujourd’hui était-il différent ? Certes, il était mal en point, mais il ne comptait plus le nombre de fois où le Gardien lui avait répété qu’il avait besoin de s’endurcir.

    — Demain, tu rangeras la chapelle, mon garçon.

    Voilà qui était déjà plus habituel !

     

    Le premier Gardien

     

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 30 Octobre 2015 à 22:27

    Merci de m'avoir permis de réaliser l'illustration :D Cette nouvelle est vraiment super en plus ;)

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