• Les disparus

     

    Les disparus
    © Rose P. Katell (tous droits réservés)
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    22 mars 2016

    J’ai enfin pu aller m’acheter un nouveau journal. Quel soulagement !

    Maman a beau dire que ça n’est qu’une perte de temps, ne pas pouvoir écrire pendant presque deux semaines m’a rendu morose. J’ai besoin de coucher certaines journées sur le papier pour pouvoir en affronter d’autres.

    Et justement, aujourd’hui est l’un de ces jours. Le créateur pour qui je défile vient de m’annoncer que pour sa prochaine collection, en mai, je serai son mannequin star ! À comprendre : je serai la dernière à apparaître, dans une somptueuse robe blanche…

    Maman était toute folle en apprenant la nouvelle. J’ai même cru qu’elle allait faire un malaise ! Je l’ai forcée à s’asseoir et lui ai apporté un verre d’eau.

    Moi… Eh bien moi, je ne sais pas comment je me sens vis-à-vis de cette grande nouvelle. Imaginer la chose ne me fait ni chaud ni froid. Non. Ce n’est pas tout à fait vrai. Par moment, j’ai envie de sauter de joie, de me dire que j’ai enfin accompli quelque chose de ma vie, que ma beauté est reconnue. À d’autres instants, j’ai envie d’aller me coucher dans mon lit et d’imaginer ce que serait mon existence si je n’avais pas choisi la voie du mannequinat.

    Certains jours, et bien que mon métier me plaise (ça au moins, j’en suis sûre maintenant), j’ai le sentiment de réaliser le rêve de petite fille de maman. Pas le mien.

    Enfant, je n’ai jamais apprécié participer au concours de Miss. J’aimais surtout voir le sourire de maman lorsque je gagnais un prix. Ce n’est que plus tard, vers mes 15 ans, que j’ai pris plaisir à la chose, à sentir les regards sur moi, à profiter de ma popularité…

    Aujourd’hui, même satisfaite de la vie que je mène avec maman, je n’arrive pas à décider s’il y a plus d’avantages que d’inconvénients à être une égérie de la mode.

     

    25 mars 2016

    Je retire ce que j’ai dit il y a quelques jours. Il y a bien plus d’inconvénients que d’avantages à faire ce métier. À commencer par mon régime !

    Un simple hamburger m’est interdit. Je n’en peux plus de ces restrictions alimentaires. J’ai 19 ans, merde !

    Comme si cela ne suffisait pas, j’ai dû annuler une sortie avec des amies (une virée shopping, officiellement. Mais en vérité, nous devions aller explorer un vieil abattoir réputé hanté. Et bon sang, qu’est-ce que je me réjouissais d’y aller !). Tout ça parce que la date d’une énième séance photo pour un catalogue a dû être avancée…

    J’ai l’impression de faire un caprice de diva en relisant ces quelques mots. Peut-être ai-je juste besoin de me détendre ?

     

    26 mars 2016

    En fin de compte, je ne regrette pas la séance photo d’hier soir, à l’inverse de maman. Non pas que celle-ci se soit mal passée, mais plutôt à cause de la discussion animée qu’ont eu Christian, le photographe, et Fanny, ma nouvelle maquilleuse. Maman désapprouve certains sujets. Tout ce qui pourrait me distraire de ma carrière, en fait.

    Encore maintenant, je m’en souviens parfaitement des mots qui ont été dits :

    — Tu as entendu la nouvelle, pour les bas quartiers ? a demandé Fanny à mon photographe.

    Quelques instants avant ces propos, juste avant de commencer la séance, j’ai découvert qu’elle et l’artiste se connaissaient. Ils ont étudié à la même école primaire et se sont retrouvés quelques années plus tard, lors d’un shooting.

    — Les disparus qu’on retrouve comme des coquilles vides ?

    Fanny a hoché la tête. Quant à moi, ma curiosité venait d’être piquée.

    — De quoi parlez-vous ?

    — Depuis quelques semaines, des personnes « s’envolent » dans les coins les plus mal famés. Des disparitions qu’on ne remarque pas immédiatement, d’ailleurs. Ce sont le plus souvent des gens qui n’ont plus de familles, qui ne fréquentent pas grand monde. La vermine en quelque sorte, me répondit Christian, le photographe. Ce sont généralement des voisins qui donnent l’alerte. Pour moi, il y a plus de personnes évanouies dans la nature qu’on ne le pense. M’est avis que certaines disparitions n’ont pas encore été remarquées. Ne le seront peut-être jamais, d’ailleurs, ajouta-t-il avant de me donner de nouvelles directives pour le prochain cliché.

    Non loin de moi (comme toujours pendant les séances), maman a levé les yeux au ciel, agacée par le tournant que prenait la conversation.

    — Et pour cette histoire de coquilles vides ? ai-je demandé.

    La curiosité a toujours été l’un de mes principaux défauts.

    — Ne bouge plus trésor, tu es parfaite !

    Fanny a tout de même répondu à ma question (et heureusement, car je brûlais d’envie d’avoir ma réponse !).

    — Après quelques jours, une semaine tout au plus, les personnes réapparaissent. Leur corps, tout du moins, est bien de retour.

    — Que veux-tu dire ?

    — Chut, m’a intimé le professionnel, pour qui remuer les lèvres était une offense à son art.

    Lorsque je tenais la pose, que mon expression était bonne, il ne fallait pas que je bouge. Maman me le répétait mille fois avant chaque séance. Mais ma curiosité était telle que je n’étais pas capable d’appliquer ce conseil.

    — Ce que je veux dire, a repris ma maquilleuse, c’est que désormais, ces personnes ne parlent plus, ne semblent même plus aptes à entendre les autres. Leur regard est vide. Quand on les retrouve, ils errent dans une rue ou l’autre. Ils se contentent de marcher sans savoir où ils vont. Ce ne sont plus que des coquilles vides, il n’y a pas d’autres termes pour les désigner.

    — Sait-on ce qui leur est arrivé ?

    — Tu as de la chance que j’aie réussi à prendre une photo parfaite, trésor, m’a reproché Christian.

    — Excuse-moi, je t’assure que je ne le fais pas exprès.

    — Fais un effort et concentre-toi, ma chérie, m’a sermonné maman, espérant sans doute couper court à la conversation.

    Peine perdue. Tandis que j’ai hoché la tête, Fanny a poursuivi :

    — Justement, non. On ne sait pas ce qui leur est arrivé. C’est d’ailleurs pour ça que cette fameuse histoire suscite autant d’intérêt. Les médias s’en délectent !

    — Personne n’a pas la moindre piste ?

    Christian a soupiré, mais ne m’a fait aucune remarque. J’avais pourtant réellement fait attention à ne pas trop bouger en parlant, cette fois.

    — Officiellement, non.

    — Dommage, ai-je soupiré.

    J’ai eu envie de prolonger la conversation. Pour une fois que quelque chose me divertissait pendant l’une de mes séances. Fanny a dû sentir cette envie, car elle a continué à me faire la conversation, lançant un nouveau sujet.

    — Ce n’est pas la seule chose qui intéresse les habitants des bas quartiers, en ce moment, m’a-t-elle affirmé, une certaine malice dans le regard.

    Je n’ai même pas eu besoin d’ouvrir la bouche, Fanny a deviné que je voulais en savoir plus :

    — L’autre jour, en allant dans une supérette pour me dépanner, j’ai surpris une conversation entre plusieurs femmes. Elles parlaient d’un nouveau locataire dans le lotissement où elles habitent. De ce que j’ai compris, il est assez mystérieux. Enfin, il ne sort pas beaucoup de chez lui, plutôt. Mais là où je me suis intéressée à la conversation, c’est lorsque celles qui l’ont aperçu ici ou là ont affirmé une chose : il est canon. L’une d’entre elles a ajouté qu’il était à couper le souffle. Et s’il est vraiment tel qu’elles le décrivaient, ça ne me déplairait pas de le mettre dans mon lit, crois-moi !

    — Fanny, je vous en prie. Kate a déjà une imagination débordante. Ce n’est pas la peine d’en rajouter avec ces histoires de disparitions et de bonnes femmes.

    J’ai deviné que la dernière phrase de Fanny y était pour beaucoup dans ses remontrances. Ma maquilleuse s’est empourprée et le sujet n’a plus été évoqué de toute la séance, à mon plus grand regret.

    Depuis, je suis incapable de ne pas penser à tout ça. Ces disparus qui reviennent comme des coquilles vides m’intriguent. Et cet homme plus encore. Je ne sais pas expliquer pourquoi, mais j’ai envie d’en apprendre plus à son sujet, de voir s’il est aussi beau qu’on le prétend.

     

    3 avril 2016

    J’ai revu Fanny aujourd’hui. Et après avoir réussi à éloigner maman un instant (je ne comprendrais jamais son obstination à vouloir être là pour chaque action de ma vie professionnelle), je lui ai demandé de m’en dire plus sur cet homme. Je désirais savoir si elle était informée de l’endroit où il vivait exactement. Ma curiosité était trop forte. Il faut dire que dans le quartier bourgeois où nous habitons, maman et moi, il ne se passe pas grand-chose…

    Fanny, elle, vit dans les bas quartiers. Comme c’est là-bas qu’elle a surpris la discussion entre ces femmes, j’avais bon espoir.

    En fin de compte, elle n’a pas su me dire où il logeait, mais j’ai réussi à lui arracher le nom de la rue où il aurait déjà été vu, d’après ces femmes. Avec un peu de chance, c’est là qu’il vit.

    J’ai hâte de trouver une occasion de m’y rendre.

     

    9 avril 2016

    L’occasion s’est enfin présentée !

    Aujourd’hui, je n’avais rien de prévu. Aucune séance. Aucune rencontre. Aucun défilé. Ni d’une ni de deux, j’ai saisi cette chance !

    J’ai téléphoné à mon amie Camille pour la mettre au courant de mes intentions et, prétextant une journée shopping à maman (ce qu’elle a cru sans problème vu qu’elle savait que je regrettais d’avoir manqué celle soi-disant prévue fin du mois dernier), nous avons filé dans sa voiture en direction des bas quartiers.

    Par chance, Camille a un meilleur sens de l’orientation que le mien. Sans quoi, nous n’aurions probablement jamais trouvé la rue citée par Fanny.

    Et une fois là-bas, nous sommes restées discrètes. Nous ne tenions pas à passer pour deux voyeuses (à chercher cet homme parmi les promeneurs, nous avions vraiment l’impression d’en être.)

    Je ne suis peut-être venue que deux fois dans les bas quartiers par le passé. De ce fait, je ne m’y suis pas sentie à l’aise, malgré mon excitation de peut-être pouvoir apercevoir cet homme.

    Depuis que je suis petite, j’ai tendance à n’être bien que dans des endroits qui me sont familiers. C’est d’ailleurs pour ça que maman m’emmène sur les lieux des défilés avant que ceux-ci ne se déroulent. Elle sait que mon sourire n’est pas aussi accueillant et chaleureux que d’habitude si je ne suis pas à l’aise.

    Mais je m’égare.

    Malheureusement, Camille et moi n’avons vu aucune trace de cet homme. Je suis rentrée chez moi assez déçue, quoique ravie d’être un peu sortie de mes habitudes.

     

    11 avril 2016

    Je l’ai vu !

    Et je n’ai pas de mot pour le décrire.

    Il est encore plus beau que je ne l’avais imaginé. Aucun mannequin ne peut se comparer à lui (et je sais de quoi je parle, j’en ai croisé pas mal depuis le début de ma carrière !)

    Même si je n’ai fait que l’apercevoir un court instant, je reste tout émoustillée de notre rencontre. Maman n’arrête pas de me demander ce qui me met dans un tel état. Je n’ose lui dire que je me suis rendue dans les bas quartiers (d’autant plus que c’est la deuxième fois en quelques jours et qu’une nouvelle disparition y a eu lieu).

    Cette fois, je me suis montrée plus sage avant d’y aller. Je me suis vêtue de manière à ce que personne ne puisse me reconnaître. Même si nous avions eu de la chance avec Camille la première fois, j’ai préféré être prudente. Un minimum.

    Je n’ai plus qu’une seule envie : m’y rendre à nouveau et le revoir. Il m’obsède (alors que je ne l’ai vu qu’une fois !)

    J’ai l’impression d’être l’une des midinettes des livres que maman adore, mais c’est le dernier de mes soucis…

     

    23 avril 2016

    Je n’ai plus une seule minute à moi !

    Entre de nouvelles séances photo, les interviews pour les magazines et les séances de sport que maman m’oblige à faire pour être sûre que mon corps soit au top pour le prochain défilé, je n’ai plus le temps de souffler.

    Mais ça va changer…

     

    24 avril 2016

    J’ai réussi.

    Je me suis éclipsée de notre appartement sans que maman s’en aperçoive !

    Jusqu’à ce que je rentre, je n’ai pu qu’imaginer la tête qu’elle ferait en ne me trouvant pas pour aller faire mon sport quotidien. Et en fin de compte, je n’ai eu qu’à subir une petite remontrance. Elle ne s’est même pas doutée que je me suis rendue (une fois encore) dans les bas quartiers.

    Je dois avouer que même si elle m’avait fait un sermon, ça me serait passé au-dessus de la tête. Je l’ai vu aujourd’hui aussi ! Et cette fois, lui m’a vue également…

    Je suis retournée au même endroit que la dernière fois et j’ai attendu. Je ne sais pas combien de temps, mais est-ce que ça a vraiment de l’importance ?

    Il est apparu au coin d’une rue, toujours aussi beau.

    Figée sur place, je l’ai observé s’avancer, d’une démarche gracieuse, presque irréelle. Je l’ai vu se diriger vers une habitation plus grande que les autres. Des appartements, je pense. Là, il a ouvert une porte.

    Je venais de trouver où il logeait !

    Cette découverte m’a comblée de joie. Je me suis trouvée un peu folle. Un peu bête peut-être. Cette sensation s’est envolée au moment où cet être a stoppé tout mouvement. Comme s’il avait pu sentir que je le fixais. Quelle étrange impression que de penser ça !

    Il s’est retourné et ce geste n’a même pas duré une seconde. Pourtant, je l’ai perçu au ralenti. Ma respiration s’est arrêtée. Je me suis sentie foudroyée lorsque ses yeux ont rencontré les miens.

    Jamais encore je n’avais vu un regard aussi profond !

    J’ai eu l’impression que cet homme savait tout de moi. Qu’il lisait mon âme. Cette sensation m’a troublée et étrangement, m’a donné envie de le revoir. Dès qu’il s’est engouffré dans son habitation, j’ai ressenti un manque. Comme si j’avais besoin de sa présence. C’est étrange, je sais. Je n’ai d’ailleurs aucun moyen de l’expliquer. Tout comme je ne sais pourquoi ça ne me dérange pas d’éprouver toutes ces choses pour un inconnu.

    Encore maintenant, je revois ses yeux dans ma tête et, malgré l’heure tardive, j’ai envie de courir dans les bas quartiers pour lui, même si ce n’est que pour l’entrevoir un moment. Je suis peut-être folle, après tout !

    Quoi qu’il en soit, je sais que j’y retournerai dès que je le pourrais.

    Mais je dois redoubler de prudence, les lieux ne sont vraiment pas sûrs. Une autre personne a disparu. Je l’ai appris en rentrant, grâce au journal que maman a laissé traîner sur la table.

    La dernière victime avant celle-ci, elle, a été retrouvée quelques jours plus tôt, dans le même état que les autres…

     

    26 avril 2016

    Même après plusieurs heures, je suis encore bouleversée par ce qui m’est arrivé aujourd’hui…

    Encore une fois, pendant l’un de mes rares moments de temps libre, je me suis éclipsée hors de chez nous pour retourner dans les bas quartiers. J’avais envie de revoir cet homme. Pire, j’en ressentais le besoin !

    Mais une fois sur place, les choses ne se sont pas passées comme prévu…

    Malgré ma patience, il ne s’est jamais montré. À croire qu’il était de sortie ou cloîtré chez lui.

    Je m’en suis sentie frustrée, je l’avoue. Ces derniers temps, ces escapades dans les bas quartiers ont été mes plus grandes joies. Un peu comme si le chercher/voir me donnait des forces, me permettait d’affronter plus aisément les petits tracas du quotidien, le stress qui accompagne chaque nouveau défilé (ce que je ne m’explique pas vraiment, mais en vérité, je me moque de la raison.)

    Au bout d’un moment, alors que j’étais résolue à rentrer chez moi, une étrange pulsion m’a prise (je ne vois pas comment définir ça autrement). Je me suis avancée vers ce que je supposais être sa maison. Je ne sais pas si j’étais réellement prête à entrer, mais j’y ai songé, ça oui.

    Peut-être aurais-je été au bout de cette idée si on ne m’avait pas violemment agrippée par le bras. Une poigne ferme m’empêchait de faire le moindre pas.

    — Nulle âme ne devrait pénétrer là-bas ! m’a déclaré une petite vieille au dos voûté.

    Sa voix était sèche, un peu rauque. Ses yeux gris me scrutaient, me donnaient l’impression qu’elle me connaissait depuis toujours. J’avoue honteusement avoir été effrayée par cette apparition.

    — Qui… qui êtes-vous ?

    — Une amie venue t’empêcher de faire une erreur ! s’est-elle égosillée.

    Dans son regard, j’ai vu qu’elle se prenait vraiment pour une sorte de sauveuse. J’ai vu de la fierté. J’ai vu une certaine crainte. J’ai deviné la folie. À cet instant, je n’ai eu qu’une seule envie : fuir au plus vite et le plus loin possible.

    Les mots qu’elle a prononcés ensuite m’ont retenue :

    — S’introduire chez un Éternel n’est jamais une bonne idée ! Jamais, ma petite ! 

    Je l’ai fixée droit dans les yeux, aussi hébétée qu’intriguée par ses propos.

    — Un quoi ?

    Elle n’a pas répondu à ma question, se contentant de secouer la tête et de regarder par-dessus son épaule à intervalles réguliers. « Elle est cinglée », me souviens-je avoir pensé d’elle, non sans crainte.

    J’ai voulu partir, convaincue qu’elle ne m’en dirait pas plus. Mais lorsque j’ai essayé de récupérer mon bras, elle a raffermi sa poigne dessus. Et pour une vieille dame, elle avait une sacrée force !

    — Lâchez-moi, l’ai-je implorée, paniquée.

    J’ai tenté de me dégager, mais elle n’a pas voulu lâcher prise.

    — Les Éternels n’ont pas d’âme. Ils n’en ont jamais eu !

    — Mais de quoi parlez-vous ? Vous me faites mal !

    — Alors, ils cherchent à prendre celles des autres. Mais elles ne durent pas en eux. Elles finissent toutes par mourir.

    — Vous me faites peur… S’il vous plaît, laissez-moi partir.

    J’avais si peur que je n’écoutais ses propos qu’à moitié. Ce n’étaient que des mots décousus dans ma tête. J’ai du mal à m’en rappeler précisément pour les retranscrire. Mais je m’y essaie de mon mieux.

    — Ils n’en ont jamais assez ! a repris la vieille, crachant par terre.

    — Lâchez-moi ! ai-je une fois de plus ordonné.

    Les larmes menaçaient de s’échapper de mes yeux. Heureusement, la harpie s’est enfin décidée à desserrer sa poigne. Je n’ai pas demandé mon reste : j’ai vivement retiré mon bras et je me suis enfuie en courant, toute envie d’entrer chez cet homme ou de le revoir envolée.

    Encore maintenant, je tremble en y repensant…

    Mais le plus étrange, c’est qu’en rentrant chez moi, je me suis sentie suivie. J’ai eu peur que ça ne soit à nouveau elle, mais j’avais beau me retourner, je ne voyais personne. Pour éviter de sombrer dans la paranoïa, j’ai fait tout le trajet en songeant aux beaux yeux de cet inconnu. À défaut d’avoir pu le voir, je pouvais rappeler son image à moi…

     

    29 avril 2016

    Un événement encore plus étrange est arrivé aujourd’hui.

    Alors que je parvenais enfin à oublier cette petite vieille, il s’est produit une chose que j’ai du mal à expliquer…

    Avec maman, nous préparions le prochain défilé (celui où je vais être mannequin phare et qui se déroulera le 17 mai prochain). J’ai essayé la robe de mariée dans laquelle je vais me mouvoir. Elle est d’ailleurs magnifique ! Pendant un instant, je me suis même surprise à m’imaginer en véritable fiancée.

    Cette journée avait formidablement bien démarré.

    Je ne sais plus très bien pourquoi, mais à un moment, maman m’a laissée seule dans le salon où nous discutions. Un coup de fil, il me semble. Pour patienter, j’ai attrapé un magazine et, toujours dans la somptueuse robe blanche, je me suis assise, au plus près de la fenêtre pour profiter de ce jour ensoleillé.

    Je n’ai pas tout de suite remarqué qu’on m’observait. Je l’ai simplement senti, au bout d’un instant. La sensation d’avoir un point fixe sur la nuque m’a tirée de ma lecture. Je me suis retournée vers la fenêtre, plus par réflexe qu’autre chose.

    C’est là que je l’ai vu. L’homme… cet habitant des bas quartiers. Il se tenait sur le balcon juste en face et me fixait, avec la même intensité que le jour où nos regards se sont croisés. Sauf que cette fois, ça ne m’a pas laissé de sensation agréable. J’ai trouvé ça carrément flippant.

    Que faisait-il là ? Comment savait-il que je me trouvais ici ? Ça peut sembler étrange, mais je n’ai pas douté un seul instant qu’il était là pour moi. Je pouvais le lire sur son visage, malgré la distance qui nous séparait. Il me sondait à l’aide de ses yeux. J’en ai frissonné.

    C’est la première fois que je trouve sa beauté effrayante. Ainsi figé là, il semblait me menacer. Mais me menacer de quoi ? Je l’ignore toujours à cette heure.

     

    30 avril 2016

    Je n’ai pas dormi.

    Cet être et son regard si particulier me hantent de jour comme de nuit. Maman m’a dit que j’avais une sale mine. Elle pense que je suis stressée à cause du défilé. En réalité, aujourd’hui, je n’y ai pas songé une seule fois.

     

    2 mai 2016

    Je suis allée en ville avec Fanny. Ça m’a fait du bien. Ça m’a permis de me sortir un peu cet homme de la tête. Du moins, jusqu’à ce que je rentre chez moi…

    Je suis peut-être cinglée, mais j’ai l’impression qu’on m’a jeté un sort. Je le vois partout. Vraiment partout. Et dès que je cligne les yeux, c’est fini (hallucinations ?).

    J’essaie de me concentrer sur le défilé pour ne pas perdre la tête. Que dirait maman, si elle savait ?

    Je ne sais pas pourquoi j’y pense maintenant, mais Fanny m’a dit qu’on avait retrouvé une nouvelle « coquille » hier. Quelqu’un dont personne n’avait remarqué la disparition jusque-là, il faut croire.

     

    3 mai 2016 

    J’ai peur.

    Cet homme me suit, J’en suis maintenant convaincue. Il m’observe sans arrêt.

    J’ai d’abord pensé que j’avais des hallucinations, que j’étais tellement troublée par cet être et ce que cette vieille folle m’avait dit que j’en venais à imaginer des choses. Mais je dois me rendre à l’évidence. Je crois que je suis traquée.

    Mauvaise blague ? Fan obsessionnel ? Autant d’hypothèses qui me viennent en tête quand je me laisse aller à la paranoïa.

    Je ne sais plus quoi penser. Et j’ai bien trop peur pour en parler.

     

    4 mai 2016

    La dernière personne à avoir disparu a été retrouvée, dans le même état que toutes les autres.

    Si je ne me trompe pas, tous les déclarés « envolés » sont de retour, désormais. La police craint qu’il y ait de nouvelles disparitions.

    Sans Fanny, je ne l’aurais probablement pas su. Je ne pense plus qu’à cet homme. Depuis hier, je l’ai aperçu deux fois. Je n’ose plus me déplacer seule.

    J’ai l’impression de devenir folle (encore plus).

     

    6 mai 2016

    Aujourd’hui, il m’a traquée pendant mon shopping avec Camille.

    Mais le pire, c’est que mon amie ne l’a pas vu, même quand je lui ai dit que nous étions suivies.

    Je ne sais qu’en penser.

    J’ai même demandé à Camille qu’on écourte cette sortie, qu’on rentre chez nous plus tôt. Peut-être que je devrais dorénavant rester chez moi ? Peut-être que ça serait plus sûr et prudent ?

    Je deviens complètement parano !

    Je suis incapable d’expliquer pourquoi, mais plus je l’aperçois autour de moi et plus j’ai une certitude : il est lié à toutes ses disparitions.

    Je n’ose toutefois en parler autour de moi. Je crains trop qu’on m’offre un aller simple pour l’hôpital ou le cabinet d’un psychologue.

    Maman ne parle plus que du défilé. J’essaie de me montrer enthousiaste, mais en vérité, je me moque désormais éperdument du défilé.

    Pire : j’ai peur qu’il y soit, à m’observer dans la foule.

     

    12 mai 2016

    J’ai cru que rester chez moi me mettrait en sécurité, que me concentrer sur mon métier et le défilé m’aiderait à me sentir mieux. J’avais tort.

    Hier soir, en allant à une sorte d’essayage-répétition pour le défilé avec les autres mannequins, je l’ai encore aperçu. Il était habillé comme un employé du lieu où nous étions, mais je ne suis pas dupe. Je reconnaîtrais sa beauté entre mille.

    Alors qu’il me regardait droit dans les yeux comme il s’amuse à le faire depuis cette fois dans les bas quartiers, j’ai repensé à cette vieille dame et à son avertissement : les Immortels… Non, les Éternels. Les Éternels n’ont pas d’âme. Ils cherchent à prendre celle des autres.

    Une foule de questions m’est venue à l’esprit. Est-ce ça que cet homme fait aux disparus ? Est-ce pour ça qu’on les retrouve comme des coquilles vides, pour reprendre l’expression de Fanny ?

    J’en ai eu la certitude et je suis devenue livide. Fanny, maman et Camille (qui avait tenu à m’accompagner) étaient mortes d’inquiétudes, persuadées que je faisais un malaise. Je n’ai pas osé leur dire le fond de mes pensées. Personne ne croirait à une telle histoire. Même moi, par moment, je doute…

    Pourtant, au fond de moi, je sens que je suis la prochaine victime de cet homme. Qu’il m’a repérée et qu’il ne compte pas me lâcher. J’en viens même à penser que si j’ai eu envie d’entrer chez lui, ce jour-là, c’était là son œuvre. Est-ce lui aussi qui fait en sorte qu’on le trouve si attirant ? À ce stade, plus rien ne m’étonnerait.

    J’en suis à un point où j’aimerais aller consulter et que les médecins me proclament folle. Ainsi, j’aurais au moins la certitude que cette étrange histoire n’est que le fruit de mon imagination…

     

    14 mai 2016

    Je ne sortirai pas indemne de cette histoire, je le sens.

    Chaque jour, il est un peu plus proche. Je le croise partout, le remarque dès que je lève les yeux. Son sourire est équivoque : c’est pour bientôt.

    Je n’y échapperai pas.

    Je ne pense plus du tout au défilé. Maman s’inquiète, mais je ne peux rien lui dire. C’est comme si cet être me tenait en son pouvoir depuis que nos yeux se sont croisés.

    J’ai peur. Autant de ce qu’il pourrait m’arriver que de sentir son emprise sur moi.




    Dans un sourire cruel, l’être sans âge referma le journal d’un coup sec. Il le garda en main, se perdit dans ses pensées. Les humains… Des êtres étranges et fascinants à la fois.

    Il était temps pour lui de plier bagage, cela faisait trop longtemps qu’il était là. Même si le coin était une vraie mine d’or, les gens allaient commencer à s’interroger. Sa beauté lui avait déjà valu la visite de plusieurs curieux. Il ne pouvait se permettre de voir des personnes qu’il n’avait pas invitées de sa seule volonté pénétrer chez lui. Surtout s’il était en plein travail.

    Regardant une fois de plus le journal qu’il tenait, il repensa à cette petite vieille. Vieillarde décrépite qu’il avait déjà plusieurs fois surprise sous ses fenêtres. Il fallait qu’il règle ce souci avant de partir ailleurs. Ne sait-on jamais. Les informés étaient rares parmi les humains, surtout à cette époque. Mais ils n’en restaient pas moins dangereux.

        Juste avant de quitter la pièce pour s’en occuper, il jeta sa dernière lecture sur son lit, là où trônait déjà l’édition du jour. Sur celle-ci, en gros titre, on pouvait lire : « La jeune mannequin disparue retrouvée errante au bord d’une route ».

     


  • Commentaires

    1
    Pauline
    Dimanche 20 Mars 2016 à 11:31

    J'ai apprécié le fait que l'histoire soit sous forme de journal intime, ça change et donne un aspect plus intimiste au lecteur.

    Quand à la fin, je l'ai trouvé exceptionnelle ! Très bien trouvée, je m'attendais à ce qu'elle s'en sorte mais le fait que ce soit l'Eternel qui lise le journal, trop bonne idée.

    Félicitations pour cette nouvelle.

      • Dimanche 20 Mars 2016 à 19:21

        Encore merci pour tes gentils commentaires sur cette histoire, ça me touche énormément ! Je suis ravie que cette nouvelle te plaise autant ^^

    2
    Serenya
    Dimanche 20 Mars 2016 à 23:58

    Comme promis, me voici :D Très très sympathique cette histoire ! J'ai trouvé la fin parfaite *-* Je sentais que ça finirait mal mais que ce soit déjà fini avant même de commencer, que ce soit l'Eternel qui lise le journal après coup, c'est super !
    J'ai relevé deux petits soucis de vocabulaire :

    - "Chut, m’a intimidé le professionnel" ce ne serait pas plutôt "intimé" ?

    - "quelque chose me diversifiait pendant l’une de mes séances" je pense que tu voulais dire "divertissait" wink2

     

    Très beau travail en tout cas !

    A bientôt !

     

      • Lundi 21 Mars 2016 à 10:29

        Merci beaucoup pour ta lecture et tes gentils compliments, ça me touche énormément <3

        Je ne m'attendais pas à ce que la chute de cette nouvelle ait autant de succès, ça me fait très plaisir !

        Oooooh, les jolies petites coquilles. Merci de me les avoir signalées ! Elles sont dès à présent corrigées ^^

         

    3
    Neliia
    Lundi 21 Mars 2016 à 09:41

    Ahah tu vois :D Je savais que tout le monde allait adorer cette superbe fin \o/ C'est vraiment the best chute ever !

    4
    Lundi 21 Mars 2016 à 21:22

    Un petit coucou en passant pour t'encourager à continuer !

    Que ta plume soit fertile  yes

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