• Mauvais pas

     

    Mauvais pas
    © Rose P. Katell (tous droits réservés)
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    1

     

    Le coup de feu part. Elle s’arrête et tourne la tête vers son origine, juste à temps pour voir un homme s’écrouler dans une ruelle adjacente. Elle a bien entendu qu’on y haussait le ton quelques secondes plus tôt, cependant elle a continué de marcher. Ce quartier est bruyant ; chaque soir ou presque, une dispute se déclare dans un coin ou un autre. Rares sont ceux qui se retournent encore aux premiers éclats de voix. Cette fois, c’est différent.

    Elle doit reculer, elle le sait, mais elle est tétanisée, figée sur place. Et ce qui doit arriver arrive : le meurtrier pivote et la remarque. Son instinct de survie s’enclenche aussitôt. La lueur dans le regard de l’homme est claire : il ne veut aucun témoin. Elle court.

    Il la suit. Elle ne prend pas la peine de se retourner pour le vérifier : elle entend très distinctement ses pas sur le bitume. Un signal résonne dans sa tête tel un hurlement.

    Danger. Danger. Danger.

    Il est tard, elle ne croise personne sur sa route. Les larmes se déversent sur ses joues.

    Un second coup de feu retentit. Elle crie sans s’arrêter. Elle doit à tout prix lui échapper, elle a conscience qu’elle ne peut compter que sur elle-même. Elle ne veut pas mourir. Elle sait que personne ne remarquerait sa disparition, hormis peut-être Nina.

    Nouveau coup de feu. La balle la frôle. Son cœur tambourine si rapidement dans sa poitrine qu’elle ne peut plus en dénombrer les battements. Elle doit courir plus vite ! Les habitations et les rues défilent devant ses yeux.

    Soudain, elle reconnaît la ruelle où elle se trouve. L’espoir jaillit en son sein. Elle peut s’en sortir.

    Elle n’hésite pas : elle fonce ! Bientôt, tandis que les bruits de pas de l’homme se rapprochent, elle parvient à hauteur d’une grille en fer forgé. L’un des barreaux est déformé. L’espace est mince, mais elle peut y arriver : elle est souple et fine.

    Elle se concentre, se dépêche. Elle est passée !

    Les pas se font plus lourds ; il est proche. Par chance, la pénombre est son alliée. Elle court se cacher derrière le mur en pierre sur la pointe des pieds, puis retient son souffle. Elle prie pour que sa ruse fonctionne.

    Le meurtrier est tout près. Les secondes lui semblent être des heures.

    Enfin, elle l’entend s’éloigner. Le flot de ses larmes s’accentue. Elle sait qu’elle l’a échappé belle.

    Elle se laisse tomber au sol et remarque un mince filet de sang sur sa cheville ; l’une des balles l’a touchée ! Elle réalise qu’elle a évité la mort de peu…

     

    — Grâce ? Grâce, tu m’entends ?

    La ballerine sort de ses pensées et essuie une fine pellicule de sueurs sur son front. Par chance, Nina ne semble pas remarquer l’état dans lequel l’ont plongée ses souvenirs. Sans doute le met-elle sur l’effort qu’elle vient de fournir pendant la représentation.

    — Excuse-moi, j’étais dans la lune. Que disais-tu ?

    — Tête en l’air, la charrie son amie. Je te demandais comment allaient tes pieds, vu que ça fait dix minutes que tu es penchée dessus et que tu les masses. Il me reste du produit apaisant, si tu en veux.

    — Ce n’est pas pire que d’habitude, ne t’en fais pas.

    Grâce grimace en les regardant une dernière fois. Il est vrai qu’ils ne sont pas beaux à voir, mais qu’importe. C’est le prix à payer pour s’améliorer, pour devenir une étoile. Elle les panse avec soin, puis enfile ses bottes fourrées. L’hiver se montre glacial cette année, et l’heure est avancée ; elle sait que le froid la mordra dès qu’elle prendra le chemin de sa résidence.

    Elle se lève de son tabouret, puis se glisse dans son manteau. La plupart des autres filles sont déjà parties. Le vestiaire qu’elles partagent lui paraît désormais plus grand. Nina s’étire toujours. Grâce sait qu’elle craint que les séquelles d’une ancienne blessure ne se manifestent.

    — Ça t’ennuie si j’y vais ? lui demande-t-elle.         

    — Du tout. Va te reposer. Et surtout, sois en forme pour demain !

    Grâce acquiesce. La représentation du lendemain sera l’une des plus importantes de ce mois-ci : nombre de personnalités politiques s’y trouveront. Leur directeur ne leur pardonnera aucune faute. Elle refuse de se faire du souci. Elle connaît ses pas et s’entraîne dur pour rester à niveau. Tout se passera bien, comme chaque soir.

    D’un pas rapide, elle quitte les lieux et s’engage dans les rues. L’heure du couvre-feu ne tardera plus à poindre, il faut qu’elle se dépêche de regagner son domicile. Malgré la pénombre, elle ne peut s’empêcher de remarquer à quel point les chaussées semblent désolées. Nombre de magasins ont fermé ces dernières années, à cause de la crise. Les devantures closes et clouées par de larges planches de bois se font presque plus présentes que celles encore ouvertes.

    Grâce soupire, mais ne s’attarde pas. Elle n’a pas le temps de flâner. Toutefois, en arrivant près d’une ruelle en particulier, elle ralentit. Plus d’une semaine s’est écoulée depuis qu’elle a été témoin de ce crime affreux. Malgré tout, dès qu’elle passe ici, l’appréhension la tenaille. Et si le meurtrier revient ? Et s’il la reconnaît ?

    Les premiers jours, elle n’a pas voulu rentrer chez elle par ce chemin ; elle a effectué un détour, prenant le risque d’être chez elle après le couvre-feu.

    Grâce n’a pas revu l’homme et prie pour que ça n’arrive jamais. Elle n’a osé en parler à personne, même lorsque les autorités ont découvert le corps… L’heure du couvre-feu était largement passée quand elle a assisté au meurtre. Avouer en avoir été témoin revient à s’exposer à une lourde peine ; un risque qu’elle n’est pas prête à prendre dans sa situation.

    La ballerine finit par atteindre sa résidence. La porte de l’immeuble n’est pas encore fermée, aussi n’a-t-elle pas besoin de sortir ses clés de son sac. Comme toujours, elle monte les trois étages qui la séparent de son appartement. Son voisin de palier l’observe passer avec un air désapprobateur. Elle l’ignore. Elle a conscience qu’à ses yeux, une femme non mariée n’a pas à se promener une fois le soleil couché. Elle sait aussi qu’elle se moque de ce qu’il pense. Sa vie ne regarde qu’elle.

    Elle ouvre la porte de son deux-pièces, y entre, puis la referme avant de se laisser tomber sur son canapé-lit. La fatigue l’engourdit. Les entraînements et les répétitions se sont enchaînés depuis le début de la semaine. Grâce verra arriver son jour de congé avec reconnaissance.

    Elle souffle quelques minutes, puis se lève et se dirige vers son plan de travail, à côté du frigo. Certains jours, la petitesse de son appartement lui pèse – elle aspire à mieux pour le jour où elle dansera un rôle principal et gagnera presque le double de son salaire actuel –, mais il faut reconnaître qu’avoir tout dans la même pièce et à portée de main a un côté très pratique.

    Fatiguée, elle se concocte un repas léger et rapide. Elle n’a qu’une seule hâte : se mettre au lit. Dès que son dîner est prêt, elle le grignote du bout des dents, trop épuisée pour avoir réellement faim. Puis, elle se rend dans la seconde pièce de son chez elle : la salle de bain.

    Une fois encore, elle n’a pas d’eau chaude. Les autres locataires de la résidence en ont profité pendant son absence. Elle soupire et se jette sous le jet en frissonnant. Même froide, l’eau lui fait un bien fou. Elle sent peu à peu tous ses muscles se détendre. Elle ne s’accorde pourtant aucun surplus de relaxation ; si elle entend couler l’or bleu trop longtemps, sa propriétaire ne manquera pas de venir tambouriner contre sa porte pour la rappeler à l’ordre !

    Elle ne prend pas la peine de revêtir sa robe de nuit : elle se dirige vers le canapé de l’autre pièce, qu’elle déplie pour le transformer en lit. Elle sort sa couette et son coussin d’une penderie, remonte son réveil, puis se couche, prête à rejoindre Morphée jusqu’au lendemain matin.

    Sa tête posée sur l’oreiller, elle se laisse aller pour la première fois de la journée lorsqu’un bruit capte son attention. On dirait un murmure… Sans doute l’un ou l’autre de ses voisins qui discute.

    Toutefois, lorsque le bruit gagne en intensité, Grâce se redresse. Ce n’est pas normal. Elle se concentre, cherche à comprendre d’où provient ce chuchotement.

    — Grâce…

    Elle sursaute et se retourne avec violence, mais il n’y a personne derrière elle. Un rire nerveux s’évade de sa gorge. De deux choses l’une : soit elle est encore plus fatiguée qu’elle le pense, soit elle devient complètement folle !

    — Grâce.

    Un cri lui échappe. Cette voix ! Elle semble si vraie.

    — Grâce !

    D’un mouvement, elle se cache sous sa couverture. Ses membres tremblent, son cœur tambourine dans sa poitrine.

    — Grâce…

    Elle se bouche les oreilles pour ne plus entendre. « Ce n’est pas réel.  C’est dans ta tête, Grâce. Tu es fatiguée », se répète-t-elle en boucle tout en s’efforçant de se calmer. Elle ferme les yeux et prie pour s’endormir rapidement.

    Grâce n’a encore jamais autant souhaité voir le jour se lever.

     

     

    2

     

    Le lendemain, cette mystérieuse voix se manifeste dès son réveil. Apeurée, Grâce met moins de temps qu’à l’accoutumée pour se préparer, puis s’enfuit pour retrouver Nina dans la loge des ballerines. Elle y arrive si tôt que son amie ne s’y trouve pas encore. Malgré cela, elle se rassure : la voix ne l’a pas suivie jusqu’ici, elle peut se détendre.

    Elle n’a pas de représentation à assurer avant ce soir, mais elle ne veut pas être déconcentrée durant les entraînements pour autant, aussi se force-t-elle à reprendre ses esprits. Elle doit oublier sa mésaventure, se convaincre pour un temps qu’elle n’a pas eu lieu. Pour y parvenir, elle décide de commencer ses étirements et exercices, choses qu’elle fait d’ordinaire chez elle, après s’être levée

    Cela fonctionne ; jusqu’à ce que Nina arrive et l’interpelle, elle n’est plus que pointes et souplesse. Plus rien n’existe hormis son corps et ce qu’elle lui demande d’accomplir. Grâce est fière de la facilité avec laquelle il exécute ses ordres, sans faillir un seul instant. Si elle persévère, un jour elle deviendra l’une des premières ballerines du ballet, elle n’en doute pas. Elle est née pour danser. À l’instar de Nina, elle a intégré les lieux très tôt, à peine âgée de quatre ans. Elle en a désormais dix-neuf.

    — Encore en train de t’exercer ? la taquine son amie en entrant.

    — Une ballerine s’exerce en continu, réplique-t-elle avec le sourire.

    Nina a beau se moquer, elle s’entraîne autant qu’elle. Grâce réalise la présence d’autres danseuses à leurs côtés. Elle était tellement occupée à faire ses étirements qu’elle ne les a ni vues ni entendues arriver. Comme souvent, la danse la contrôle plus qu’elle ne contrôle la danse.

    Tout en discutant avec Nina, elle s’apprête et lace ses chaussons – les vieux, ceux qu’elle n’utilise plus que pour les entraînements et répétitions. Ses pieds sont solidement bandés. Malgré ça, elle sait qu’en fin de journée, ils seront tout aussi meurtris que la veille.

    Elle chasse cette pensée et suit les autres à l’entraînement.

     

    ***

     

    Il reste deux heures avant que Grâce ne doive se préparer pour la représentation du soir. Si la plupart des ballerines avec qui elle partage cette loge choisissent de sortir ou de rentrer chez elle se reposer durant ce laps de temps, Nina et elle ont l’habitude de le passer sur place. Elles aiment profiter de l’espace et du confort du bâtiment. Ce lieu est un peu leur seconde maison, un endroit qui les a vues grandir et a surpris leurs joies, leurs peines ainsi que nombre de leurs secrets.

    Quand les deux amies sont entièrement seules dans le vestiaire, Grâce hésite à parler de cette mystérieuse voix, à confier la peur qu’elle lui inspire et son sentiment de devenir folle.

    Elle ne réussit pas à le faire ; le courage lui fait défaut. Elle préfère discuter de tout et de rien pour oublier ces appels lugubres. Avec un peu de chance, ils ne se reproduiront pas. Et dans le pire des cas… eh bien, elle suppose que Nina acceptera de l’héberger quelques nuits si elle lui dit avoir des soucis avec son appartement.

    Le temps file et bientôt, l’heure de se préparer arrive. Ce soir, elles jouent La Belle au bois dormant. Depuis plusieurs années, Grâce tient le rôle d’une demoiselle d’honneur. Secrètement, elle espère recevoir un rôle plus important ; la fée des lilas, par exemple. Cela lui permettra de continuer à évoluer, d’être repérée pour donner des représentations privées, mais également d’avoir une loge à partager avec moins de monde et un meilleur salaire.

    Quand vint le moment pour elle de monter sur scène, Grâce se tient prête et effectue tous ses pas sans se tromper. La fierté l’envahit en même temps que lui parviennent les applaudissements du public.

    Comme chaque soir, quand elle ne danse pas, elle reste à l’arrière des rideaux pour observer les autres ballerines. Elle aime comparer leurs mouvements et admire leur grâce et leur élégance.

    Le personnage d’Aurore brille de mille feux lors de cette représentation. Lorsqu’elle enchaîne plusieurs pirouettes aussi rapides que gracieuses, les applaudissements se déchaînent. Grâce sourit. Les spectateurs sont toujours impressionnés à ce moment, ce qui est exactement le but de ces pas. Or, elle sait que ce n’est pas le plus compliqué ni le plus remarquable. Le talent d’une ballerine réside dans sa faculté à devenir son personnage, à transmettre ses émotions. Des choses qui ne se font pas en enchaînant les pirouettes.

    Nina lui attrape la main.

    — Un jour, nous aussi, nous serons applaudies ainsi ! lui jure-t-elle avec un sourire.

    Grâce ne peut que le lui rendre.

     

    ***

     

    Satisfaite de la représentation du soir, la ballerine rentre chez elle. Elle n’est pas aussi fatiguée que la veille et profite du sentiment d’accomplissement que lui laissent souvent les représentations. Nina a raison : un jour, elles seront en haut de l’affiche !

    Perdue dans ses rêves de grandeur, Grâce arrive dans son quartier. Un vent frais la saisit. Elle resserre son écharpe autour de son cou et se jure que le jour où elle gagnera un meilleur salaire, elle se payera un taxi pour rentrer chez elle, au moins en hiver. Si elle a de la chance, peut-être pourra-t-elle trouver un logement dans un quartier plus proche de son lieu de travail. Ses yeux pétillent tandis que son imagination s’emballe. Grâce rêve tellement de cette vie. Elle n’en est plus loin, elle le sent au fond d’elle-même !

    — Grâce…

    Elle se fige. Cette voix ! C’est impossible… Pas ici, pas encore !

    Elle attend, mais rien ne se produit. Alors, elle se remet en marche, nerveuse.

    — Grâce.

    La ballerine accélère le pas. Un horrible sentiment la tenaille.

    — Non.

    Elle se met à courir, en panique.

    — Non ! Grâce !

    — Laissez-moi tranquille ! S’il vous plaît…

    Les larmes menacent de franchir la barrière de ses paupières.

    — Stop. Pas par là, Grâce.

    Elle n’écoute pas, cherche à fuir loin de cette voix. Sa rue n’est plus très éloignée, même si elle doute d’être plus en sécurité dans son appartement. Elle prie pour que cette voix cesse.

    — Demi-tour !

    Plus qu’un tournant et sa résidence l’accueillera. Un environnement plus familier sera toujours mieux que rien pour affronter ce qui lui arrive – que cette voix soit pure folie de son esprit ou une réelle manifestation.

    Le coin de la rue est en vue. Elle s’y engage au pas de course.

    — Non !

    Grâce se pétrifie. Là, juste sur le seuil de sa résidence se tient un homme. Il lui tourne le dos et est en partie dissimulé par la pénombre ambiante. Malgré cela, elle le reconnaît à sa stature, comme si son instinct de survie cherche à l’avertir du danger : le meurtrier de la ruelle.

    La ballerine retient un cri de justesse. Il est là pour elle, elle le devine sans peine. Figée par la peur, elle n’arrive pas à fuir. Elle voit l’individu amorcer un mouvement ; il se retourne ! Bientôt, il pourra l’apercevoir…

    Elle se sent agrippée par les épaules et se fait entraîner en arrière. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, elle est de nouveau dans la rue qu’elle vient de quitter.

    — Je t’ai dit de ne pas aller par là ! Tu ne m’as pas entendue ?

    Grâce se retourne d’un coup, trop surprise pour faire autre chose. Lorsqu’elle se retrouve nez à nez avec une fille translucide et flottante, son sang se glace. Cette fois encore, son cri meurt étranglé dans sa gorge. Pour cause : le fantôme vient de lui plaquer une main sur sa bouche. Qu’elle puisse la sentir, froide et dure comme de la pierre, l’horrifie.

    — Tu es folle ? lui dit l’apparition. Si tu hurles, il t’entendra ! Il y a un autre moyen d’entrer chez toi sans passer par la porte principale ?

    Elle semble épuisée. Grâce la dévisage, incapable d’en croire ses yeux. Ses jambes tremblent, mais refusent d’obéir à son ordre ; malgré son envie de le faire, elle ne peut pas s’enfuir.

    — Alors ? On peut rentrer chez toi par ailleurs ou on doit aller dans un autre endroit ?

    Sa stupéfaction est si grande qu’elle répond sans réfléchir :

    — L’escalier de secours, derrière le bâtiment.

    — Parfait !

    La fille lui attrape le bras et l’entraîne à sa suite. Grâce se laisse faire, trop abasourdie pour réagir autrement. Entre un meurtrier et un revenant, quel choix a-t-elle ?

    Bientôt, elle se voit grimper l’escalier de secours puis pénétrer dans le couloir du troisième étage. Le fantôme la guide jusqu’à la porte de son appartement, puis traverse celle-ci, la laissant seule. Au bout de plusieurs secondes, la ballerine peut entendre ces quelques mots, prononcé d’une voix faible :

    — La porte. Ouvre ta porte.

    Elle s’exécute et entre à son tour chez elle. Sans accorder la moindre attention à sa visiteuse, elle se dirige vers son canapé et s’y laisse tomber. Sans qu’elle puisse l’en empêcher, les larmes commencent à rouler sur ses joues.

    La fille translucide s’approche.

    — Non, non, non. Ce n’est pas le moment de se laisser aller.

    Grâce relève la tête.

    — Mais… qui êtes-vous ?

    — Tu ne me reconnais pas ?

    La tristesse de l’apparition semble sincère. Si elle n’était pas aussi troublée par sa présence, sans doute aurait-elle éprouvé de la compassion à son égard. Par chance, cette fille ne paraît pas lui en tenir rigueur. Elle décide même de lui donner un indice :

    — Je vendais des colliers en coquillages, avant de mourir.

    Cette simple phrase suffit à la ramener presque un an en arrière…

     

     

    3

     

    Elle part pour rejoindre les autres ballerines. Elle est en retard. Oh, il y a peu de chance qu’elle manque le début de l’entraînement. Toutefois, elle aime avoir le temps de se changer dans le calme et de discuter avec Nina.

    Pour rattraper ce retard, ses pieds foulent le bitume avec une vitesse dont elle n’est pas coutumière. Elle semble flotter plus que courir. Les trottoirs sont presque déserts. Cependant, lorsqu’elle passe à côté d’une fille assise au sol sans même la voir, celle-ci l’interpelle :

    — Mademoiselle ? Vous voulez m’acheter un collier en coquillage ?

    Surprise, elle freine son allure et se retourne. La petite vendeuse est maigre et sale. Elle semble avoir froid. Ces dernières années, il est de plus en plus fréquent de croiser des enfants qui mendient, parfois pour eux, parfois pour leur famille entière. La tristesse l’envahit. Elle sait que si elle n’avait pas eu la chance d’être prise lors de sa première audition, lorsqu’elle n’était qu’une petite fille, elle aussi serait probablement dans la rue à l’heure actuelle. Elle a conscience d’être en retard, pourtant, elle ne peut s’empêcher d’approcher.

    — Tu les as faits toute seule ? demande-t-elle en observant les bijoux.

    La fille hoche la tête ; elle transpire la fierté.

    — Je suis allée chercher les coquillages moi-même.

    — Ça a dû te faire un sacré chemin ! La mer est à plusieurs kilomètres d’ici.

    — J’aime bien marcher. Et j’ai besoin des coquillages pour réaliser les colliers.

    — Ils sont très beaux.

    — Merci, mademoiselle ! Vous en voulez un ?

    — Non.

    La déception de l’enfant est palpable.

    — J’en aimerais bien deux, s’il te plaît. Un pour moi et un pour ma meilleure amie.

    Elle retrouve aussitôt son sourire.

    — Merci ! Vous désirez avoir lesquels ?

    — Je te fais confiance pour me choisir les deux plus beaux, lui affirme la ballerine.

    — Hmm, ceux-là !

    La petite vendeuse les lui tend, accepte sa monnaie, puis la remercie une dernière fois. Grâce ne peut pas s’empêcher de lui poser une question :

    — Tu as un endroit où dormir ?

    À son grand soulagement, la fille acquiesce.

    — Quand je vends suffisamment de colliers, j’ai assez pour me payer une nuit dans le grenier d’un café. Et quand je n’en vends pas assez, le propriétaire m’y laisse dormir si je l’aide à servir les clients et à ranger quand il n’y a plus personne.

    Une orpheline donc. La ballerine est soulagée de savoir que quelqu’un accepte de l’aider un minimum. Elle réalise qu’elle ne peut rien faire d’autre et qu’il est temps qu’elle se remette en route. Mais avant toute chose, elle prend une décision. Elle se débarrasse de son écharpe et la lui tend.

    — Le vent est frais, elle te sera plus utile à toi qu’à moi.

     

    — Tu étais mendiante… souffle Grâce.

    — Et comme tu le vois, ça ne m’a pas bien réussi. Le froid a eu raison de moi.

    Sa peur s’envole, remplacée par la peine. La petite vendeuse a eu une vie si courte... Elle s’en veut de ne pas l’avoir aidée davantage. Elle aurait pu lui proposer de dormir chez elle, lui apporter à manger. Elle n’en a rien fait.

    — J’ai pu devenir un ange à ma mort et choisir de qui je souhaitais être le gardien. J’ai su ce qu’il t’était arrivé cette nuit-là et j’ai décidé d’être le tien. Cet homme n’est pas près de te lâcher, crois-moi !

    Grâce a du mal à assimiler ce qu’elle entend. C’est délirant, impossible… et pourtant, la petite vendeuse se tient bel et bien devant elle, translucide, flottante et très sûre de ses propos.

    — Tu es… mon ange gardien, répète-t-elle.

    Elle acquiesce.

    — Exact. Et ma mission sera finie quand je t’aurai aidée à te débarrasser de cet homme, si possible en l’envoyant derrière les barreaux. Le crime auquel tu as assisté n’était pas son premier.

    Après une courte pause, elle reprend :

    — Pourquoi n’as-tu rien dit à la police ? C’est ce que font les témoins, en général.

    — Le couvre-feu.

    L’ange hoche la tête comme si cette simple réponse la satisfait. Sans doute a-t-elle elle-même bravé plusieurs fois l’interdiction de sortir pour vendre ses coquillages aux derniers passants ou pour se trouver à manger. Grâce a envie de s’excuser pour ne pas l’avoir plus aidée quand elle en a eu la possibilité. Elle prend conscience de la chance qu’elle a avec son emploi stable et son chez elle petit mais douillet.

    — Tu as un plan ? lui demande l’ange.

    — Un plan ?

    — Pour l’arrêter. C’est pour ça que je suis là, je viens de te le dire.

    — Désolée.

    Il faut qu’elle se concentre. Grâce fait taire sa surprise et ses doutes. Si elle désire comprendre, elle doit admettre trois choses. Premièrement, un ange gardien est chez elle selon toute vraisemblance. Deuxièmement, le meurtrier de la ruelle l’a retrouvée elle ne sait comment et en veut à sa vie. Troisièmement, elle doit miser sa survie sur un ange jeune et sans plan.

    — Bon, ce n’est pas grave. Je vais nous trouver une idée, déclara ce dernier.

    — Sais-tu comment il m’a retrouvée ?

    La ballerine a besoin de le savoir. Contre toute attente, la petite vendeuse soupire :

    — Ce n’est pas bien difficile. Il est revenu sur les lieux du crime et a guetté ton passage. Il t’a suivie pour voir où tu vivais. Je crois qu’il espérait que tu sois dehors après le couvre-feu, comme cette nuit-là, histoire d’être sûr qu’il n’y aurait pas de témoins… même si ça ne lui a pas vraiment porté chance la première fois, hein ?

    Grâce acquiesce plus par réflexe qu’autre chose.

    — Va te reposer, tu es toute pâle. Je monte la garde. S’il entre dans la résidence, je te réveillerai.

    — Et toi ?

    — Je vais réfléchir à un plan.

    Encore déboussolée par les événements, Grâce hoche la tête, puis fait son lit et se couche, regrettant les jours pas si lointains où son seul problème était de s’améliorer constamment pour devenir une étoile.

     

    ***

     

    La ballerine émerge de son sommeil avec la sensation désagréable que laissent certains mauvais rêves. Celui qu’elle vient de faire est délirant ! Elle se redresse dans son canapé-lit et regarde autour d’elle. Dès qu’elle aperçoit l’ange, elle se laisse retomber, incapable d’y croire. Ce n’était pas un songe : la petite vendeuse lui a vraiment sauvé la vie et restera jusqu’à ce que le meurtrier ne soit plus en état de lui nuire. Les larmes lui montent aux yeux. Elle nage en plein cauchemar !

    Grâce respire et tâche de se calmer. Ce n’est pas le moment de craquer. Si toute cette histoire est réelle, le pire reste à venir : il y a un meurtrier dans la nature qui se fait un devoir de l’éliminer. Sa survie est menacée, et avec tout le respect qu’elle doit à son ange gardien, elle ne voit pas comment une mendiante qui n’a pas encore totalement quitté l’enfance pourrait l’aider.

    Elle soupire, puis décide de se concentrer sur ce qu’elle peut toujours contrôler : son emploi du temps, par exemple. Elle se doit de ne pas se laisser aller et d’être à l’heure à l’entraînement. Et puis… cet homme n’aura-t-il pas la puce à l’oreille si elle change ses habitudes ? Le mieux à faire est d’agir normalement.

    — Bonjour, entend-elle à ses côtés.

    — Bonjour…

    — Bien dormi ?

    — Comme j’ai pu.

    La petite vendeuse grimace. La ballerine réalise une chose.

    — Je suis désolée, je ne connais pas ton nom.

    — Émilie. Je crois que c’était le prénom de ma grand-mère.

    Elle hoche la tête, se lève puis commence à se préparer. Ses doigts tremblent, elle se sent faible. Elle se rue vers son frigo. Il faut qu’elle mange. N’importe quoi.

    — J’ai peut-être une idée pour ton problème.

    — Pas maintenant, prie-t-elle l’ange.

    Celui-ci s’approche.

    — Ça ne va pas ?

    — Ça fait beaucoup à encaisser.

    — Oh… Désolée, je te laisse en paix le temps de t’éveiller.

    Grâce la remercie, mais une fois qu’elle a mangé, la petite vendeuse revient à la charge.

    — Donc, voilà ce que je propose…

    La ballerine l’interrompt, le cœur au bord des lèvres :

    — Il faut que j’y aille.

    — Quoi ? Je n’ai même pas eu le temps de t’expliquer mon plan !

    — L’entraînement…

    Bien qu’elle ne l’avouera pas, elle a peur de laisser l’ange gardien finir son explication. L’écouter rend le danger plus réel, et bien que cela soit lâche, elle n’en a pas envie. Elle fuit, elle le réalise. Elle n’est pas capable de faire autre chose.

    — Grâce, nous parlons de ta vie, là ! Tu es en danger. L’aurais-tu oublié ?

    — Pas du tout.

    — Bien. Alors, voilà…

    — Tout à l’heure.

    Sans laisser le loisir à la petite vendeuse de répondre, Grâce file hors de l’appartement. Son interlocutrice ne la suit pas – ou si elle le fait, elle reste à distance et invisible. Elle l’en remercie. Elle commençait à étouffer, il est temps qu’elle reprenne le contrôle. La danse l’aidera à mettre de l’ordre dans ses idées, elle n’en doute pas. C’est ce qu’elle fait chaque fois.

     

    ***

     

    C’est seulement après sa journée de danse que Grâce réalise l’imprudence dont elle a fait preuve en refusant d’écouter son ange gardien. Émilie est là pour l’aider à résoudre le problème qui lui tombe dessus. L’éviter est pure folie !

    Alors qu’elle rentre chez elle et que le doux oubli que lui ont procuré ses pas s’évanouit, une pensée ne cesse de la torturer : l’homme patiente-t-il au pied de sa résidence ? L’a-t-il suivie au matin ? Se tapit-il dans l’ombre pour mieux lui bondir dessus quand elle s’y attendra le moins ? La ballerine frissonne. Elle donnerait tout pour être déjà dans son deux-pièces, pour se sentir à nouveau en sécurité.

    Comme si elle avait intercepté cette pensée, la petite vendeuse se matérialise devant elle.

    — Émilie, souffle-t-elle, soulagée.

    L’ange regarde autour d’elles avant de répondre :

    — Tu devrais te montrer plus prudente quand tu me parles. Personne d’autre ne peut me voir. Je suis certaine que tu n’as pas envie qu’on se mette à dire que tu causes toute seule.

    Grâce esquisse un sourire.

    — Je crois que c’est le dernier de mes soucis, en ce moment.

    — Contente de constater que tu le réalises. Tu es prête à m’écouter ?

    Elle acquiesce.

    — Je suis désolée, j’ai paniqué et me suis enfuie comme une lâche.

    — Ça arrive. Enfin, je pense. Je n’ai jamais eu à faire face à un ange alors j’imagine que c’est difficile à accepter.

    — Un peu.

    Son sourire se fait plus large. La présence d’Émilie la rassérène. Elle aime sa franchise et son ton désinvolte.

    — Quelle est ton idée ? lui demande-t-elle.

    — Tu ne veux pas attendre d’être rentrée ? Je sens qu’elle ne va pas te plaire.

    — Parler me change les idées. Et si ton plan ne me plaît pas maintenant, je doute qu’il me plaise davantage plus tard.

    La petite vendeuse hoche la tête, puis cherche ses mots. Grâce grelotte, autant à cause du vent frais qu’à cause de son appréhension. Pourquoi a-t-il fallu qu’elle traîne avec les autres ballerines ce soir-là, qu’elle prenne le risque d’être en retard ? Si elle était rentrée chez elle comme à son habitude, elle n’aurait pas assisté à ce meurtre et ne serait pas devenue le témoin indésirable de cet homme. Elle soupire. La danseuse aimerait tant remonter le temps et éviter cette situation.

    — Tout va bien ? l’interroge Émilie.

    — Non, répond-elle avec honnêteté. Mais je ne m’enfuirai pas cette fois. Je t’écoute.

    — Voilà, nous n’avons qu’un seul choix : avertir les autorités.

    Grâce souffle.

    — Je ne peux pas, je te l’ai déjà expliqué. J’étais dehors après le couvre-feu…

    — Non, je n’ai pas fini : tu ne vas pas les appeler pour raconter ce que tu as vu, mais ce qui va se passer.

    — Que… quoi ?

    Dire qu’elle est perdue est un euphémisme !

    — Voilà l’idée : un appel anonyme depuis la cabine téléphonique en bas de ta rue. Tu leur expliqueras, sans leur donner ton nom et en te dépêchant, que tu as remarqué un individu suspect roder autour d’un bâtiment – là, je parle de ton immeuble, bien sûr –, puis que tu penses qu’il pourrait s’agir du meurtrier recherché. Tu ajouteras que tu l’as vu suivre une femme derrière ta fenêtre, une femme qui entrait dans ce bâtiment et que ce n’est pas la première fois que tu assistes à ce manège. Tu diras que tu crains pour sa vie et leur donnera l’heure à laquelle tu rentres chez toi d’habitude. Tu me suis ?

    Grâce hoche la tête, perplexe.

    — Ils enverront donc logiquement des policiers sur place demain soir. Là, ils verront cet homme s’en prendre à une femme et agiront.

    Les yeux de la ballerine s’écarquillent.

    — Qu’entends-tu par « ils verront cet homme s’en prendre à une femme » ?

    — Je… je parle de toi.

    Elle se fige, ne pouvant y croire.

    — Cet homme est un tueur, Émilie ! Et il a une arme. Il a failli m’avoir une fois. Je refuse de prendre le risque qu’il me tire dessus ! Je… je pensais que tu étais mon ange gardien et que tu devais m’aider, pas m’aider à trouver la mort !

    — Je t’avais dit que ça risquait de ne pas te plaire…

    — Et comment !

    — Mais c’est la seule solution. Mes autres idées étaient de t’aider à fuir – ce qui est inenvisageable tant tu aimes la danse et ton métier – ou de dénoncer cet homme – tout aussi inenvisageable à cause de ce maudit couvre-feu. Et je me vois mal te proposer de passer ta vie à éviter cet homme jusqu’au jour où tu auras moins de chance que les autres.

    Grâce soupire. La petite vendeuse n’a pas tout à fait tort. Quoi qu’il en soit, il est hors de question qu’elle serve d’appât.

    — Je peux agir sur les objets et lieux, ajoute Émilie.

    — Pardon ?

    — La première fois que tu m’as vue, je t’ai touché l’épaule et entraînée vers l’escalier de secours.

    La jeune femme acquiesce. Elle s’en souvient très bien, tant elle a cru mourir de peur.

    — Je ne suis plus de ce monde, cependant je peux encore interagir avec certains objets ou certaines personnes. Ça me demande beaucoup d’énergie, mais c’est faisable. Je pourrai rester près de cet homme et l’empêcher de tirer.

    — C’est trop risqué.

    — Il ne peut pas me voir et je ne le laisserai pas te faire du mal. Tu l’as dit toi-même : je suis ton ange gardien.

    — En vérité, c’est toi qui l’as dit. Moi, je commence à avoir des doutes.

    Grâce regrette aussitôt ses paroles. Les yeux d’Émilie se voilent de tristesse. Jamais elle n’a voulu la blesser. Sa crainte a parlé pour elle.

    — Je ne suis pas parvenue à faire quoi que ce soit de ma vie, hormis des colliers bidon. Mais je sais que je peux réussir ma mission. Je le sens. Je t’en prie, Grâce, fais-moi confiance.

    — Je… j’ai peur…

    — Moi aussi.

    Grâce a envie de la prendre dans ses bras, puis de fuir chez Nina pour ne plus devoir affronter la présence de cet homme.

    Elle n’en fait rien.

     

     

    4

     

    Le lendemain soir arrive bien trop vite aux yeux de la ballerine. Dès qu’elle dit au revoir à Nina et s’engage sur le chemin de son appartement, Émilie apparaît à ses côtés. Grâce a fini par accepter son plan, bien qu’elle commence à le regretter. La peur lui triture les entrailles. Aujourd’hui, pas question de rentrer chez elle en catimini par l’escalier de secours : il faut qu’elle affronte cet homme.

    Elle prie pour que la police soit bien là à l’heure prévue. Sa voix tremblait tellement ce matin au téléphone… Elle a bien cru qu’elle n’arriverait jamais à terminer son histoire ! Heureusement, la petite vendeuse s’est trouvée à ses côtés tout du long pour l’encourager.

    Grâce souffle. Malgré ce que lui a assuré son ange gardien, elle est loin d’être certaine de s’en sortir.

    — Ça va aller, la rassure Émilie, comme si elle lisait dans ses pensées.

    — Je l’espère.

    Toutes deux restent silencieuses et continuent à avancer. La ballerine a envie de ralentir son allure, mais elle s’en empêche. Cela ne résoudra pas son problème.

    Bientôt, le tournant pour entrer dans sa rue se dévoile. Grâce prend une profonde respiration, puis, adressant une œillade à la petite vendeuse, s’y rend. Le tueur est là, pile devant sa résidence. Son sang se glace. Dans quoi s’est-elle engagée ? Lui aussi la voit. Son visage demeure impassible, toutefois la main qu’il dissimule sous son manteau se resserre. Elle comprend immédiatement qu’il tient son arme.

    Tout son être lui hurle de fuir ; elle s’y refuse pourtant et déglutit quand il s’avance vers elle. Son ange gardien le rejoint, prête à intervenir. Grâce risque un coup d’œil aux alentours : nulle trace de la police.

    — Enfin, souffle l’homme. Je commençais à craindre que vous ne reveniez plus jamais chez vous.

    Elle ne répond pas, anxieuse.

    — Je devine à votre regard que vous m’avez reconnu. Je suppose que vous savez aussi pourquoi je suis là.

    Cette fois, elle hoche la tête. Son corps entier tremble. Où est la police ? C’est une folie de s’être jetée dans la gueule du loup !

    Le canon d’une arme se matérialise juste sous ses yeux.

    — Rendez-moi ça plus facile aujourd’hui : ne fuyez pas.

    La ballerine déglutit derechef. Lorsqu’elle prend conscience du fait que personne ne viendra l’aider, sa peur prend le dessus : elle détale comme un lapin.

    Le coup de feu part, mais ne l’atteint pas.

    Émilie hurle, cependant Grâce ne l’entend pas tout de suite. Lorsqu’elle réalise la teneur des mots qu’elle lui a criés : « Reviens, je tiens l’arme », elle se trouve déjà à l’autre bout de la rue.

    Elle se force à s’arrêter et se retourne. Elle remarque seulement que la police est arrivée. Quand ? Comment ? Elle ne le saura jamais. Toujours est-il que deux hommes maintiennent le meurtrier à terre, à plusieurs mètres de l’endroit où il se trouvait quand il la visait. Ils l’ont visiblement coursé. Son appel a porté ses fruits : ils sont venus pour l’arrêter.

    Elle soupire de soulagement. Émilie la rejoint et se blottit dans ses bras, épuisée et tremblotante. La ballerine comprend que seule son intervention lui a permis d’éviter le pire. Comme promis, elle a dévié l’arme…

    — Merci, chuchote-t-elle.

    La petite vendeuse ne réplique pas.

    Quelques secondes plus tard, l’un des policiers s’avance vers elle. Grâce sait qu’elle va devoir répondre à plusieurs questions ; Émilie et elle ont monté tout un scénario la veille pour ne pas qu’elle doive avouer avoir été témoin du premier meurtre. Qu’importe : le plus dur est derrière elle désormais, elle le pressent.

    Elle va enfin pouvoir reprendre le cours de sa vie…

     

    ***

     

    Grâce ouvre les yeux. Sa nuit a été courte, mais bienfaitrice. Toute la tension accumulée la veille s’est évanouie.

    Tout est fini. Elle a encore du mal à le réaliser.

    Elle sort de son canapé-lit et s’étire. Quel bonheur cela va être de se rendre à son entraînement, d’effectuer ses représentations quotidiennes sans se demander si elle rentrera saine et sauve chez elle ce soir !

    — Émilie ? appelle-t-elle.

    L’ange était tellement épuisé suite à son intervention qu’elle a à peine eu le temps de la remercier !

    Personne ne lui répond

    — Émilie ? répète-t-elle.

    Rien. Le silence.

    D’abord inquiète, la ballerine fait le tour de son appartement en la cherchant, sans jamais parvenir à la trouver. Il lui faut plusieurs minutes pour comprendre : la petite vendeuse est partie. Après tout, sa mission est accomplie désormais : elle n’a plus à craindre cet homme.

    — Merci, souffle-t-elle dans le vide. J’espère qu’on se reverra et que tu es heureuse là où tu es.

    Elle sourit. L’ange lui manquera, c’est un fait. Toutefois, elle a une existence à retrouver et des étirements à faire.

    Un jour, elle deviendra une étoile.

     


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  • Commentaires

    1
    bernadette 84 ans
    Samedi 28 Janvier à 09:41

    vous avez beaucoup de talent pour tenir en haleine jusqu'à la fin de l'histoire et beaucoup d'imagination ...félicitations .

      • Samedi 28 Janvier à 11:57

        Un grand merci pour ce commentaire qui me fait chaud au cœur !

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