• Néphélie

     

    Néphélie
    © Rose P. Katell (tous droits réservés)
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    Illustration : Méduse par © Sika-Chan

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    Enfermée dans le grenier de l’homme qui l’avait pour ainsi dire élevée, Néphélie avait beaucoup de mal à contenir ses sanglots.

    « Je reviendrai plus tard », lui avait dit son nouvel interlocuteur d’une voix lasse avant de s’éloigner de la porte qui les séparait. Et depuis, elle était ici, couchée à même le sol, les larmes ne cessant de ruisseler sur ses joues. Comment en était-elle arrivée là ?

    Tout avait commencé avec la mort de son tuteur…

     

    Ce jour-là, il ne vint pas lui apporter à manger et elle s’en étonna. Depuis que son père l’avait confiée à cet homme parce qu’il ne voulait plus d’elle – elle le dégoûtait, d’après ce qu’elle avait entendu – il avait toujours été d’une ponctualité saisissante.

    À six heures trente, il lui glissait son petit-déjeuner par la chatière qu’il avait construite à son arrivée. À sept heures, il venait récupérer le plateau. À douze heures, il faisait de même pour le déjeuner et une demi-heure plus tard, il revenait à nouveau pour reprendre son plat.

    Certains jours, elle avait droit à un goûter à seize heures trente. Puis, à dix-neuf heures trentes, elle recevait son dîner et devait restituer le plateau à vingt heures précises.

    Elle ne s’était jamais plainte de ces horaires militaires. Lui au moins n’oubliait pas de la nourrir, contrairement à son géniteur. Et de temps à autre, il lui murmurait l’un ou l’autre mot gentil.

    Cependant, cette fois, il ne vint pas lui apporter de petit-déjeuner et elle ne put que s’en inquiéter. Lui était-il arrivé quelque chose ?

    Elle eut beau l’interpeller de vive voix, il ne répondit jamais à ses appels. Elle n’était même pas certaine qu’on puisse l’entendre depuis le rez-de-chaussée…

    Alors, elle patienta, se disant qu’il y avait peut-être un problème, mais plus les heures défilaient, plus certaines craintes venaient l’assaillir. Avait-elle mal agi ? Était-il en train de la punir ? Ou pire encore, ne voulait-il plus d’elle, lui aussi ? Chez qui irait-elle si c’était le cas ? Ou bien allait-il se débarrasser d’elle définitivement ?

    Elle dut attendre deux jours pour avoir sa réponse. Deux jours où son ventre ne cessa de gargouiller.

     

    Heureusement, songea Néphélie en essayant de retrouver son calme, j’avais une réserve d’eau avec moi.

    À peine eut-elle cette pensée qu’elle replongeait dans ses souvenirs…

     

    Elle dormait encore lorsqu’un bruit l’éveilla. Un véhicule se garait dans l’allée de la maison. Se rappelant des consignes de son tuteur, elle se dissimula dans un coin. Elle avait toujours douté que quelqu’un ait l’idée de monter au grenier, mais les ordres étaient clairs : personne ne devait la voir. Elle savait que c’était pour sa sécurité… et celle des autres.

    Alors, elle patienta, se demandant quand le visiteur partirait.

    Et au bout d’un moment, il y eut ce cri : un long sanglot désespéré. Sanglot qu’elle croyait parfois encore entendre la nuit, quand il n’y avait plus aucun bruit.

    Ce ne fut que lorsqu’elle aperçut un prêtre dans l’allée qu’elle comprit que celui qui s’occupait d’elle était mort… Même si elle ne pouvait prétendre l’avoir beaucoup connu, son décès lui causa de la peine – il lui en causait toujours. Du plus loin qu’elle s’en souvienne, il était le seul à lui avoir manifesté un tant soit peu de sympathie…

    Les craintes n’arrivèrent que le lendemain de cette macabre découverte.

    Qu’allait-elle faire ? Elle ne pouvait pas sortir du grenier, elle n’en avait pas la clé. Et de toute façon, où serait-elle allée ? Elle n’avait personne, aucun endroit où se cacher. Et elle en avait toujours été parfaitement consciente.

    Avec angoisse, elle comprit qu’elle allait probablement mourir dans ce lieu, seule et affamée.

     

    La jeune femme eut un nouveau sanglot en y repensant. Le pire étant sans doute qu’avec un peu de recul, elle aurait préféré que l’histoire se termine ainsi, qu’elle finisse sa vie dans ce lieu.

    Mais il était arrivé.

     

    Elle savait que son tuteur avait un fils : il le lui avait un jour confié. Elle se rappelait très bien de la tristesse qu’elle avait perçue dans sa voix lorsqu’il lui avait appris qu’il était parti vivre loin et que ni lui ni cette demeure ne le reverraient probablement jamais.

    Il se trompait. La maison le vit revenir peu de temps après l’annonce de sa mort.

    Et un jour, il monta au grenier. Néphélie se cacha immédiatement, paniquée. Que ferait-elle s’il la découvrait ?

    Elle dut retenir son souffle lorsque la poignée s’abaissa. Mais la porte ne s’ouvrit pas. Après un joli nombre de jurons envers la serrure, le jeune homme s’éloigna et elle n’entendit bientôt plus le bruit de ses pas.

    Elle comprit qu’il allait chercher les clés et décida d’agir : il ne devait pas la trouver.

    Sortant précipitamment de sa cachette, elle entreprit de pousser une vieille armoire devant la porte, mais elle surestima sa force. Le meuble était lourd et elle eut beaucoup de mal à le traîner…

    Elle ne fut pas assez rapide, ni assez prudente. Le fils de son tuteur revint et l’entendit.

    ‒ Il y a quelqu’un ? demanda-t-il, un soupçon de crainte dans la voix.

    Néphélie ne répondit pas.

    L’armoire était presque devant sa seule issue, elle savait qu’elle pouvait réussir. Alors, elle poussa une dernière fois, de toutes ces forces, pour arriver à bloquer l’unique entrée. Elle y parvint : l’homme ne pourrait s’engager dans la pièce.

    Mais elle fit bien trop de bruit ! Et rapidement, un « qui est là ? » résonna derrière la cloison. Elle se revoyait très clairement faire les cent pas, plus qu’inquiète. Qu’allait-il faire ? Irait-il jusqu’à détruire un pan du mur pour entrer ? Ou se contenterait-il de croire qu’il avait rêvé ?

    ‒ S’il y a quelqu’un, répondez, insista-t-il.

    Elle n’en fit rien, terrifiée. Et au bout d’un moment – qui fut interminable à ses yeux –, ne parvenant pas à ouvrir la porte malgré ses efforts, il partit.

    Elle fut assez naïve pour espérer qu’il ne réapparaisse pas…

    Quelques heures plus tard, la jeune femme entendit à nouveau des pas dans l’escalier et se surprit à prier pour qu’il soit revenu seul. Elle n’arrivait pas à déterminer ce qu’elle ferait si jamais il faisait démolir l’entrée et qu’on la découvrait…

    À son grand étonnement, le nouveau propriétaire toqua contre la porte. Elle dut retenir un hoquet, tant sa surprise fut de taille. Pourquoi faisait-il ça ?

    ‒ Je sais que vous êtes là, répondez.

    Elle patienta. Peut-être allait-il s’en aller et l’oublier.

    ‒… Dans une de ses lettres, poursuivit nerveusement le jeune homme, mon père parle d’une jeune femme.

    Son tuteur avait parlé d’elle ? Que lui avait-il dit exactement ? Il n’était pas censé l’avoir fait, personne ne devait savoir !

    ‒ Est-ce vous ?

    Elle hésita. Pouvait-elle lui répondre ?

    ‒ Si vous m’entendez, répondez. Je ne vous veux aucun mal.

    Néphélie prit sa décision.

    ‒ Que vous a-t-il dit sur moi ? demanda-t-elle d’une voix rauque.

    Elle crut discerner un soupir soulagé de l’autre côté de la porte.

    ‒ Pas grand-chose, lui apprit-il. Pour dire vrai, il m’a juste confié qu’il gardait quelqu’un venu de loin dans son grenier et que le jour venu, ce serait à moi de m’en occuper. Jusqu’à ce que j’entende du bruit, j’ai pensé qu’il divaguait. Il n’était plus tout jeune et…

    ‒ Votre père avait toute sa tête.

    ‒ Vous dites cela alors qu’il vous retenait prisonnière ? s’étonna-t-il. Si je l’avais su plus tôt, j’aurais agi et… et j’aurais prévenu la police, bon sang ! Je suis désolé si je vous ai effrayée, mais tout va bien. Vous allez pouvoir sortir.

    ‒ Surtout pas ! paniqua-t-elle. Je vous en prie, ne prévenez personne d’autre… Votre… votre père savait ce qu’il faisait en me gardant ici.

     

    Ses larmes redoublèrent d’intensité en songeant une fois de plus à cette étrange rencontre. Elle se souvenait très bien de ses protestations. Il désirait la faire sortir de cette pièce, malgré tous ses avertissements. Elle n’avait pu lui en vouloir, il ignorait encore tout d’elle…

     

    Après un long moment, heureusement, il lui promit de ne parler d’elle à personne, bien qu’elle perçut aisément son désaccord. Il ne voulait pas la garder dans ce grenier, elle le comprit bien.

    À sa demande – et parce qu’elle mourrait de faim –, elle accepta de déplacer le meuble s’il jurait de ne pas tenter d’ouvrir la porte. Il promit et tint parole. Et comme son père avant lui, il lui amena un plateau rempli de victuailles.

    Pendant plusieurs jours, il se contenta de ne venir que pour lui apporter à manger, sans jamais chercher à lui ouvrir. Elle ne put s’empêcher de remarquer qu’il restait chaque fois un peu plus longtemps, lui parlant gentiment de tout et de rien. Elle ne pouvait pas nier trouver ça agréable, mais refusait pour autant de se faire de faux espoirs. Elle avait conscience qu’il ne se montrait aimable que parce qu’il n’était pas au courant de qui elle était.

    Elle savait également que cette étrange situation ne durerait pas éternellement.

    Et un jour, ce qui devait arriver arriva…

    Alors que Joach – il lui avait dit s’appeler ainsi – lui apportait une nouvelle fois de quoi manger, il ne put s’empêcher de lui demander pourquoi elle s’opposait à sortir.

    ‒ Parce que c’est dangereux, rétorqua-t-elle du tac au tac.

    ‒ En quoi ? Et depuis combien de temps êtes-vous là ?

    Elle ne répondit pas. Que dirait-il s’il savait ?

    ‒ Je ne connais même pas votre nom…

    ‒ Néphélie.

    Cette question-là, au moins, ne lui posait pas de problème.

    ‒ Néphélie, répéta-t-il, comme s’il pouvait goûter son prénom, ne désirez-vous pas voir le monde ? Voulez-vous vraiment passer toute votre vie enfermée ici ?

    ‒ Ce que je désire importe peu.

    ‒ Au contraire… Personne ne devrait s’imposer ce que vous vous imposez. Je n’arrive pas à comprendre.

    ‒ Alors, ne cherchez pas. Contentez-vous de faire ce que votre père vous a demandé.

    Sa voix tremblait et elle s’en maudit. N’était-ce pas pourtant le mieux pour elle ? Une vie loin de tout, une vie où elle ne mettrait personne en danger ?

    ‒ Je sens que vous êtes triste. Néphélie, pourquoi refusez-vous de m’en parler ? Ne vous ai-je pas prouvé que je n’avais que de bonnes intentions envers vous ? Je n’ai appris votre présence à personne, et je vous assure que je fais tout mon possible pour que vous vous sentiez bien en ma compagnie…

    Elle soupira. Pourquoi devait-il être si gentil avec elle ? Il lui rendait les choses encore plus dures…

    ‒ Je vous en prie, murmura-t-elle, ne cherchez pas à savoir. Je vous promets que tout est mieux ainsi et que je n’en souffre pas autant que vous pouvez le croire. Votre présence m’est très agréable, vous êtes bon avec moi. Ne pouvez-vous pas continuer à vivre en me sachant ici ?

    Peut-être était-ce à cause de sa détresse, ou peut-être pas. Toujours est-il qu’il accepta.

     

    Malgré sa tristesse, un fin sourire vint orner le visage de Néphélie. À ce moment, quand il lui avait promis de la laisser vivre dans ce grenier si c’était réellement son souhait, elle s’était sentie heureuse comme jamais elle ne l’avait été.

    Pendant plusieurs mois, tout s’était déroulé à merveille. Joach ne lui avait plus jamais reparlé de sortir de cette pièce et s’était comporté comme un ami pour elle, montant même lui faire la conversation plusieurs fois dans la journée. Jamais encore quelqu’un n’avait été aussi gentil et doux avec elle.

    Un jour, elle avait décidé qu’il méritait de connaître la vérité.

     

    ‒ Joach ? l’appela-t-elle.

    Pour lui montrer qu’il l’écoutait, il serra sa main dans la sienne au travers de la chatière – une habitude qu’ils avaient prise depuis quelques jours.

    Malgré la décision qu’elle avait prise, aucun son ne sortit de sa gorge, sa peur la paralysait.

    Que ferait-il lorsqu’il saurait ?

    ‒ Qu’y a-t-il ? lui demanda-t-il alors.

    La jeune femme chercha ses mots, l’inquiétant encore plus par son silence.

    ‒ Néphélie ? insista-t-il.

    ‒ Si je te révèle pourquoi je ne peux pas partir d’ici, me promets-tu de ne pas changer de comportement envers moi ?

    ‒ Bien sûr, s’empressa-t-il de répondre. Pourquoi changerais-je d’attitude ?

    ‒ Ce serait une réaction normale…

    Afin de la rassurer et de l’encourager, il caressa délicatement le dos de sa main.

    ‒ Je ne pourrais jamais être méchant envers toi.

    ‒ J’espère que tu dis vrai...

    La jeune femme prit son courage à deux mains :

    ‒ Que… que sais-tu de Méduse ?

    ‒ La Gorgone ?

    ‒ Oui.

    S’il s’étonna de cette question, il n’en laissa rien paraître.

    ‒ Seulement ce que la légende raconte : sa beauté lui a valu d’être convoitée par le dieu de la mer, qui l’aurait prise dans un temple dédié à la déesse Athéna. Pour se venger de cet affront, cette dernière la transforma en Gorgone et elle devint une femme dont la chevelure était faite de serpents et ne put plus regarder personne sans le changer en statue de pierre. Je sais aussi que selon cette même légende, elle s’est fait tuer par Persée.

    ‒ C’est exact. Et qu’en est-il de ses enfants ?

    ‒ Deux sont nés de son sang : Pégase et Chrysaor.

    Une fois de plus, Néphélie acquiesça.

    ‒ Pourquoi me demandes-tu ça ? l’interrogea-t-il alors.

    Elle prit une grande et profonde inspiration. Elle devait lui dire.

    ‒ Je suis l’une des descendantes de Méduse.

     

    Encore maintenant, elle se souvenait parfaitement de la boule qu’elle avait ressentie au fond de sa gorge, l’oppressant toujours un peu plus.

    Mais malgré ça, elle ne regrettait pas son choix.

     

    Pendant un instant, Joach resta silencieux et elle ne sut qu’en penser. Mais enfin, il prit la parole :

    ‒ Que veux-tu dire ?

    ‒ Athéna n’a pas seulement puni Méduse, elle a également maudit sa descendance… Chacune des filles de ma famille est née en tant que monstre. Nous possédons les mêmes cheveux qu’elle. Et surtout, nous avons le même regard…

    Elle le sentit devenir nerveux et prit peur. Allait-il la rejeter maintenant qu’il savait ?

    ‒ Je pensais que Méduse et tous les autres n’étaient que des légendes…

    Elle aurait dû prévoir cette réaction. Plus le temps passait et plus les gens oubliaient…

    ‒ Les légendes contiennent toujours un peu de vérité. Et certaines sont plus vraies que d’autres. Je… je suis un monstre, Joach. Si tu ne me crois pas, écoute.

    Elle laissa alors ses serpents s’agiter, leur permettant de siffler librement. Son ami tressaillit. Il lui lâcha même la main. Il la voyait désormais telle qu’elle était.

    ‒ Je suis désolée, murmura-t-elle, une larme dans la voix.

    ‒ Ne le sois pas… Tu es très courageuse pour me l’avoir avoué. … Il va juste me falloir un peu de temps. J’ai du mal à croire que ces légendes puissent être vraies.

    ‒ Tu comprends maintenant pourquoi ton père me gardait ici ? Il me protégeait, tout comme il protégeait le monde extérieur. Je suis dangereuse.

    ‒ Je ne pense pas que tu le sois.

    Même si elle n’en montra rien, ces paroles lui firent un bien fou. Malgré sa peur évidente, Joach ne la rejetait pas.

    ‒ Avec le temps, expliqua-t-elle, ma famille a compris le danger que nous représentions et s’est laissée éteindre. Aujourd’hui, je suis probablement l’une des dernières Gorgones encore en vie, souffla-t-elle, la voix pleine d’émotions. J’ai l’espoir que notre malédiction meurt avec moi. Ainsi, il n’y aura plus jamais de monstres.

    Délicatement, Joach lui reprit sa main, la caressant avec une tendresse qui ne lui échappa pas.

    ‒ Je ne pourrais jamais croire que tu es un monstre, lui murmura-t-il.

    Néphélie sentit une larme rouler sur sa joue. Pour une fois, ce n’était pas une larme de tristesse.

     

    S’essuyant les yeux à l’aide de ses manches, la jeune femme se demanda pourquoi elle avait si peur. Son ami ne lui ferait jamais de mal, elle le sentait.

    Malgré ça, lorsqu’un peu plus tôt, Joach l’avait priée de le laisser entrer, elle n’avait pu s’y résoudre, sa panique refaisant surface.

    Elle l’appréciait vraiment et ne souhaitait pour rien au monde voir la crainte dans son regard. Et surtout, elle ne voulait pas lui faire du mal.

    Elle savait très bien ce qui se passerait si jamais il venait à la regarder droit dans les yeux. Elle refusait de lui faire le moindre mal, elle l’aimait bien trop pour ça…

    Et pourtant, elle avait conscience depuis un moment que cet instant viendrait, qu’il ne pourrait se contenter de lui parler à travers cette porte en bois. Cela faisait plusieurs semaines déjà qu’elle sentait son envie de lui parler en face à face.

    Jusqu’ici, elle avait toujours réussi à tourner la conversation à son avantage, le faisant changer de sujet.

    Mais aujourd’hui, il avait insisté. À son ton de voix, elle avait compris qu’il ne pourrait accepter son refus encore bien longtemps… Il n’avait ni crié ni même élevé la voix, mais elle avait senti son agacement.

    Devant son silence, il lui avait demandé de réfléchir et lui avait dit qu’il reviendrait la voir plus tard, qu’il accepterait son choix.

    Que devait-elle faire ?

    Si ça n’avait tenu qu’à elle, elle serait encore restée un long moment à penser à la situation, seule dans ce grenier. Mais elle ne le put. Déjà, des bruits de pas se faisaient entendre dans l’escalier, signe que Joach revenait.

    Néphélie devina qu’il s’asseyait contre la porte et, sans s’en rendre compte, retint sa respiration.

    ‒ Néphélie ? l’appela-t-il.

    ‒ Je suis là.

    Sa voix n’était qu’un murmure tant elle redoutait ce qui allait se passer.

    ‒ J’ai pris la clé avec moi, lui apprit son ami.

    La tendresse qu’elle perçut dans ces quelques mots la rassura. Elle comprit qu’il n’ouvrirait pas sans son accord, qu’il lui laissait toujours le choix.

    Pendant plusieurs minutes, ils restèrent silencieux, chacun attendant que l’autre dise ou fasse quelque chose. Et finalement, la jeune femme trouva assez de courage pour briser ce silence devenu trop oppressant pour elle.

    ‒ Pourquoi tiens-tu tant à entrer ?

    ‒ Parce que je veux me tenir en face de toi lorsque je te parle, vint la réponse, comme une évidence.

    ‒ Tu ne le pourras, je te ferais du mal.

    Néphélie dut à nouveau essuyer une larme au coin de son œil. Que la vérité pouvait être blessante et cruelle !

    Elle aussi désirait le voir, le prendre dans ses bras et le remercier d’être là pour elle, mais elle ne le pourrait jamais, sans quoi elle le pétrifierait pour l’éternité. Et cela, elle ne pouvait le concevoir.

    ‒ Tu ne me feras aucun mal, tenta-t-il de la sécuriser. Néphélie, je ne peux pas continuer à te savoir seule là-haut chaque jour que Dieu fait… Je veux pouvoir être auprès de toi, te rassurer, te montrer à quel point tu es une belle personne malgré ce que tu peux croire. Je veux te faire voir le monde, même si nous devons rester cachés des autres. Je veux que tu puisses te sentir libre et heureuse. Je veux tout ça… parce que… parce que je t’aime, avoua-t-il enfin.

    La jeune femme hoqueta, ses sanglots redoublant.

    Non, il ne pouvait pas lui dire ça ! Il ne pouvait pas l’aimer, elle était un monstre, une erreur de la nature. Elle ne pourrait rien lui apporter, jamais, hormis une mort lente et douloureuse.

    Et il y avait pire encore. Sa déclaration avait fait remonter en elle un flot d’émotions, flot qu’elle essayait délibérément de noyer depuis un moment.

    Mais elle ne pouvait plus nier, elle ne pouvait continuer à se mentir à elle-même. Elle savait qu’elle l’aimait également. Et c’était pour ça qu’il ne devait pas entrer, qu’il ne devait pas la regarder.

    Mais… ne s’éloignerait-il pas d’elle si elle se bornait à le repousser ? Que deviendrait-elle s’il la rejetait ? Elle ne voulait y penser…

    ‒ J’ai peur, murmura-t-elle alors, si faiblement qu’elle crut qu’il ne l’entendrait pas.

    Ce fut pourtant le cas.

    ‒ C’est normal d’avoir peur, mais je te promets que tout se passera bien. Je t’en prie, laisse-moi entrer.

    Elle hésita. Pouvait-elle prendre ce risque ? Elle pouvait certes garder les yeux fermés, s’il l’aimait, il ne fuirait pas devant elle, n’est-ce pas ? Si elle n’ouvrait pas ses paupières, Joach serait en sécurité. Mais arriverait-elle à résister à la tentation de le regarder ?

    ‒ Fais-moi confiance, entendit-elle de l’autre côté du mur.

    Cette phrase la décida, cela faisait plusieurs mois déjà qu’elle lui faisait confiance. Elle devait se montrer forte.

    ‒ Entre.

    À peine eut-elle prononcé ce petit mot que sa gorge se serra.

    Qu’avait-elle fait ?

    La clé tourna dans la serrure, la poignée s’abaissa et la porte s’entrouvrit. Néphélie se tenait assise juste derrière celle-ci et ne put s’empêcher de dissimuler son visage. Comment allait-il réagir ?

    Joach s’assit doucement devant elle et tendit une main, lui effleurant son bras.

    ‒ Tu n’as pas à te cacher, susurra-t-il.

    ‒ Je suis un monstre…

    ‒ Pas pour moi.

    Avec lenteur, comme s’il craignait de l’effrayer davantage, il l’attira contre lui, la berçant délicatement. Il n’eut même pas l’air d’être alarmé par ses serpents. Malgré tout, elle n’osa relever la tête.

    Lui passant une main dans ce qui lui servait de cheveux, il s’étonna :

    ‒ Ils dorment ?

    Malgré sa peur, cette remarque la fit sourire. Elle s’attendait à tout, sauf à ça.

    ‒ Si je veux qu’ils soient calmes, ils le sont.

    ‒ Tu vois bien que tu n’es pas dangereuse, lui déclara-t-il, un sourire dans la voix.

    ‒ Ce n’est pas mes serpents qu’il faut craindre, Joach…

    Alors, délicatement, il glissa sa main sous son menton.

    Néphélie refusa de relever la tête.

    ‒ Regarde-moi, l’implora-t-il.

    ‒ Ne me demande pas ça, s’il te plaît, sanglota-t-elle. Je t’aime et souffrirais de te faire du mal.

    Il lui caressa la joue, la berçant toujours plus tendrement.

    ‒ Tu ne me feras aucun mal, jamais. Je t’en prie, regarde-moi…

    ‒ Je…

    ‒ Me fais-tu confiance ?

    ‒ Oui, mais…

    ‒ Alors fais-le, ni toi ni moi n’en souffrirons. Je te le promets.

    Sa voix était si douce, si pleine de promesses qu’elle fut tentée de le faire. Elle voulait le voir, pouvoir lui dire son amour en le regardant dans les yeux, mais elle avait peur, si peur. Elle en mourrait s’il se retrouvait changé en pierre par sa faute !

    ‒ Néphélie… insista-t-il, d’un ton toujours très doux.

    Mais elle ne pouvait vivre à ses côtés sans jamais lever un regard sur lui...

    Alors, avec une appréhension comme jamais elle n’en avait ressenti, elle releva la tête et sentit que Joach l’aidait, ses mains soutenant ses joues avec amour.

    Ses yeux étaient encore clos quand elle arrêta de bouger. Et avec une lenteur teintée de crainte, elle finit par les ouvrir…

    Un regard pâle et fixe s’offrit à sa vue. Des yeux d’aveugles…

    ‒ Comment ? s’étonna-t-elle.

    ‒ Je t’avais dit que tu ne me ferais aucun mal, sourit Joach, déplaçant ses paumes sur son visage pour la voir à sa façon.

    Des larmes de joie perlant au bord de ses yeux, la Gorgone le laissa faire, toute à son euphorie de pouvoir le voir, de le savoir vivant en face d’elle, hors d’atteinte de sa malédiction. Avait-elle vraiment droit à ce bonheur ?

    ‒ Tu es magnifique, lui déclara Joach au bout d’un moment.

    Elle ne sut que dire, son émotion était bien trop forte. Alors, elle se blottit dans ses bras.

    ‒ Je t’aime, souffla-t-elle, soulagée.

    Lui relevant une fois de plus la tête, le jeune homme posa délicatement ses lèvres sur les siennes.

    ‒ Je t’aime, Néphélie. Et tant que je serais auprès de toi, je jure que tu n’auras plus à vivre dans la peur ni à te cacher. Je jure que…

    Elle l’embrassa, ne lui laissant pas le temps de finir ce qu’elle savait être un serment.

    Peu lui importait de devoir continuer à craindre le monde ou de se cacher tant qu’il était à ses côtés, tant qu’elle pouvait goûter à cette chose qu’elle croyait ne pas mériter : le bonheur.

    Après tout, qui prétendait qu’une gorgone était forcément une créature maudite ?

     

    Méduse par Sika-Chan

     

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 27 Septembre 2015 à 23:53

    un texte fort en émotions, toute la palette y passe!! bravo :)

    2
    Lundi 28 Septembre 2015 à 10:34

    Riff : Merci beaucoup ^_^

    3
    Lundi 28 Septembre 2015 à 10:50

    pour détailler mon avis, ça commence quand-même super malsain, ça m'a évoqué des images vraiment glauques, cette détention dans un grenier... ce qui est bien, c'est que tu as su distiller au fur et à mesure les éléments de compréhension, près progressivement, pour maintenir le suspens jusqu'au bout!

    4
    Lundi 28 Septembre 2015 à 10:55

    Riff : Oui, je me doutais un peu que le début donnerait cette impression assez glauque et malsaine en l'écrivant, mais je suis ravie de voir qu'elle ne dure pas et qu'en général le suspens plait dans cette histoire :)

    5
    Pauline Dravel
    Mercredi 30 Septembre 2015 à 10:36

    Je trouve cette histoire vraiment bien écrite. Même si ce n'est qu'un OS, tu as su développer les sentiments des personnages avec brio et la complexité de leur relation.

    Quand elle ouvre les yeux, je m'attends à ce que Joach se change en statue, je n'avais pas du tout pensé à cette éventualité et je trouve ça très ingénieux !

    J'aime les deux personnages, je trouve qu'ils ont leur charme tous les deux et j'apprécie leurs échanges.

    La qualité de l'écriture est tout à fait remarquable, digne d'un écrivain à succès. Félicitations !

    Et j'aime beaucoup le prénom Néphélie, je trouve ça très joli et poétique.

      • Mercredi 30 Septembre 2015 à 11:30

        Merci beaucoup pour tous ces beaux compliments sur cette histoire, ils me vont droit au cœur ! Ça me fait vraiment plaisir de voir à quel point tu as apprécié l’histoire ^_^

        Merci aussi pour les compliments sur mon écriture, ça me touche beaucoup !

        Ça me fait également plaisir que tu parles du prénom de l’héroïne, Néphélie, parce que j’ai longuement cherché avant de lui donner un nom.
        Comme l’histoire parle du mythe de la Gorgone, je voulais qu’elle ait un prénom grec, à consonance grecque, ou dérivé du grec. Donc, j’ai fait quelques recherches et le prénom Néphélie me faisait de l’œil. Mais, je n’ai eu le coup de cœur qu’en apprenant que ça signifiait « nuage », parce que pour moi, ce nom lui correspondait parfaitement. Toute sa vie, elle a dû faire face à ce qu’elle était, au rejet des autres et c’est seulement en rencontrant Joach que les nuages sont passés :)

        Encore merci :)

    6
    Vendredi 23 Octobre 2015 à 21:00

    Un très joli OS avec une très belle écriture. C'est un couple idéal  ! ^^
    J'ai adoré !
    Au départ, on se demande pourquoi cette jeune fille vit enfermée dans un grenier. Avec les détails que tu disperses ça et là, on comprends bien qu'elle n'est pas là contre son gré.
    On s'attache à elle et à son joli prénom.
    Pour Joach, je me suis demandée quel système il avait trouvé pour pouvoir la regarder. Des lunettes de soleil (pas sûr que ça fonctionne... lol)... Non, c'était vraiment bien trouvé et tout simplement parfait pour la circonstance. ^^

    Bravo ! ! !

    Cordialement.
    Khiad

      • Samedi 24 Octobre 2015 à 14:07

        Bonjour, Khiad et merci pour ce commentaire :)

        Je suis ravie que l’histoire t’ait plu et te remercie une fois de plus pour tes gentils mots.

        Au plaisir de te recroiser sur ce blog,

         

        Rose

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