• Petite Allumette

    Petite Allumette
    © Rose P. Katell (tous droits réservés)
    Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes de l’article L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

    ____________________________________________________________________________________________________________

     

    Sur la pointe des pieds, Erika se faufila dans la cuisine de son logeur et y jeta un coup d’œil à la dérobée. La cuisinière avait le dos tourné ; c’était maintenant ou jamais !

    À pas de loup, elle s’approcha du garde-manger, s’interdit de regarder son contenu, puis ouvrit le premier tiroir. Elle en tâtonna le fond à la recherche de l’une des nombreuses boîtes d’allumettes qu’il renfermait. Son trophée en main, elle sourit et quitta la pièce aussi vite qu’elle y était entrée.

    Une fois encore, elle avait réussi. Il ne lui restait plus qu’à prier pour que la journée soit fructueuse.

    Courage, ma fille. Tu tomberas bien sur deux ou trois braves gens qui te prendront en pitié et t’achèteront une allumette.

    Il y avait cinq mois qu’elle pratiquait son petit commerce afin de payer le loyer et de se nourrir au compte-gouttes. Si détrousser le propriétaire des lieux de ses combustibles la rongeait par instants de remords, elle ne regrettait pas sa décision. Des aliments volés se remarquaient en un rien de temps ; d’expérience, elle savait qu’on échappait rarement à une bonne correction. Quand on subtilisait une boîte d’allumettes à l’occasion, on passait inaperçu.

    En plaçant une boucle blonde derrière son oreille, Erika franchit les quelques mètres qui la séparaient de l’entrée, puis sortit. Le vent d’hiver la fit frissonner ; elle frictionna ses bras. Déjà, les dalles froides de la rue lui congelaient la voûte plantaire. Elle dansa d’un pied sur l’autre pour s’y habituer. Elle n’avait pas le choix – ses vieux chaussons avaient rendu l’âme et elle était loin d’être capable de s’en payer des neufs, sans parler d’un manteau chaud !

    Pense au printemps et à la chaleur du soleil sur ta peau. Il finira par revenir, comme chaque année.

    La jeune femme s’arma de son plus beau sourire et tira un peu sur son haut pour se mettre en valeur. Elle s’engagea ensuite à la recherche de ses premiers acheteurs. Le Nouvel An approchait et recevoir une pièce était rare – tous préféraient investir dans leur futur repas et refusaient de dépenser plus que nécessaire. Elle ne demandait pourtant qu’un sou, mais il était si facile de l’ignorer… La veille, elle n’avait presque rien récolté.

    Aujourd’hui est un nouveau jour.

    Erika déambula jusqu’à une femme en capeline accompagnée d’une enfant.

    — Bonjour, voulez-vous m’acheter un moment de chaleur pour vous et votre fille ?

    Elle ne parlait jamais d’allumettes ; uniquement de moments de chaleur en hiver et de flammes de magie en été. De tels mots étaient davantage vendeurs, ils lui attiraient la sympathie des badauds. Cette fois hélas, elle n’eut pas autant de chance : la mère secoua le menton et entraîna la fillette à sa suite.

    Erika ne se démotiva pas et accosta un homme à l’allure vive.

    — Bonjour, Monsieur. Un moment de chaleur ? Il ne vous en coûtera qu’une seule pièce.

    — Non, merci.

    — Vous êtes sûr ? L’hiver est rude et une flamme n’est pas désagréable.

    L’individu la repoussa sans ménagement. Elle soupira.

    Courage, la journée vient à peine de commencer.

    Elle se recomposa un visage avenant.

    — Bonjour, Petite Allumette.

    Surprise par la voix puissante qui émanait de derrière son dos, elle sursauta, puis pivota.

    — Hans ! Tu m’as fait peur.

    — Sans doute parce que tu n’as pas la conscience tranquille. Laisse-moi deviner, tu as encore subtilisé une boîte d’allumettes à monsieur Jörgensen ?

    Le sourire aux lèvres, elle confirma en agitant l’objet du délit sous ses yeux.

    — Il ne le remarquera pas et l’argent me sert en partie à lui louer un lit. Il n’y perd pas beaucoup.

    — Tu as gagné de quoi avoir un toit au-dessus de ta jolie tête d’écervelée pour une semaine supplémentaire ?

    — Non, mais je n’en suis pas loin.

    Le regard de son ami devint plus suspicieux.

    — Tu me le dirais si tu n’avais pas d’endroit où aller ?

    Erika le dévisagea avec amusement.

    — Pourquoi ? Tu y changerais quelque chose ? Aux dernières nouvelles, tu es aussi pauvre que moi et parviens tout juste à t’offrir un logement toi-même.

    Ses propos ne le déstabilisèrent pas.

    — Je te céderai ma place sans la moindre hésitation, et tu le sais.

    Elle grimaça.

    — Je ne vivrai pas aux dépens d’un autre, Hans. Surtout pas d’un ami. Tu veux m’aider et je t’en remercie. Cependant, je n’ai pas besoin de ta pitié. Je me débrouillerai seule.

    — Ah, Petite Allumette. Toujours si fière et si têtue.

    Elle lui tira la langue et lui arracha un rire. Néanmoins, Hans recouvra vite son sérieux. Le visage grave, il attrapa ses mains dans les siennes sans les serrer pour lui donner la possibilité de se dégager – une attention qu’elle apprécia.

    — Je ne plaisante pas, Erika. Si tu as des soucis, je souhaiterais que tu m’en parles. Je n’ai pas une meilleure existence que toi, c’est vrai. Pourtant, je ne pense pas que je te serais inutile. Je suis prêt à tout pour que ta situation s’améliore. Tu mérites plus.

    — Hans, je…

    — Non, permets-moi de finir s’il te plaît. Je tiens à toi. Beaucoup. Quand je suis avec toi, je…

    La vendeuse d’allumettes sentit sa gorge se nouer. La conversation dérivait vers un terrain dangereux, elle devait l’interrompre. Elle adorait son ami et chérissait les minutes qu’ils passaient ensemble, mais elle ne pouvait pas lui offrir ce qu’il désirait.

    — Je suis désolée, le coupa-t-elle. Il faut que j’aille vendre mes moments de chaleur.

    La déception du jeune homme ne lui échappa pas, mais elle ne s’attarda pas dessus. Les lèvres ornées d’un grand sourire, elle enserra son cou à l’aide d’un bras et vint plaquer un bisou sonore sur sa joue.

    — On se voit plus tard !

    Elle ne lui laissa pas le loisir de répondre et s’éloigna à pas légers.

     

    Hans regarda Erika disparaître avec une expression triste. Il avait de nouveau échoué à lui avouer ses sentiments. Parfois, il se disait qu’il n’y arriverait jamais, tant elle se plaisait à lui glisser entre les doigts dès qu’il devenait trop sérieux pour elle. Il sourit ; sa Petite Allumette était ainsi, indépendante, évanescente, et il ne l’en aimait que davantage. Elle était si forte, si vive !

    Un soupir lui échappa. Elle méritait une vie meilleure – une vie qu’il se sentait le courage de lui donner si elle lui accordait une chance. Elle à ses côtés, il ne serait plus effrayé de rien, il le devinait. Il travaillerait jour et nuit afin de lui garantir un avenir. Pour l’heure, pareil futur n’existait que dans ses rêves et n’était pas près de voir le jour.

    Hans s’interdit de s’apitoyer, convaincu que la roue tournerait. La patience était une amie de longue date, il attendrait autant de temps qu’il le faudrait.

    Ce n’est pas ainsi que tu l’obtiendras. Si tu la veux, prends-la.

    ­— La ferme !

    Son cri surprit plusieurs badauds, qui lui jetèrent des regards courroucés. Mal à l’aise, le jeune homme s’écarta.

    Mis à mal par les jugements des mortels. Tu es tombé si bas ! Tu ne devrais pas vivre à leur façon. Tu pourrais avoir plus si facilement…

    Il grommela et tenta de se fermer aux pensées dérangeantes. Il n’était pas ainsi, peu importe sa nature.

    Tu souhaites qu’elle passe sa vie avec toi ? Oblige-la. Qu’est-ce qui t’en empêche ? Tu en as la capacité.

    — Va-t’en ! Je ne suis pas comme ça. Erika ne deviendra mienne que si elle le décide. Je ne la priverai pas de son libre arbitre.

    Le silence revint dans son esprit ; Hans s’en félicita. Il lutterait corps et âme contre ses origines. Il aimait Erika et se refusait à lui faire le moindre tort.

    Il ne lui en causerait jamais.



    La vendeuse d’allumettes rentra chez elle après un nouveau jour passé dans la rue. La nuit était tombée depuis plusieurs heures ; elle était frigorifiée, affamée et épuisée. Plus que tout, elle était désemparée.

    Un moment de chaleur. Elle n’avait distribué qu’un unique moment de chaleur et pas encore réglé ses dettes ! Son lit pour la semaine n’était toujours pas payé. Il fallait absolument que la journée de demain soit meilleure.

    Le cœur serré par l’angoisse, elle gravit les marches du vieil escalier en bois jusqu’à atteindre la mansarde du deuxième étage. Le son des toux sifflantes des autres logeurs lui parvint aux oreilles, aussi désagréable qu’à l’accoutumée. Des gémissements lui indiquèrent qu’une femme avait permis à l’un de ses clients de monter pour éviter le gel – ils se terraient sans doute dans un coin, à peine dissimulés par une couverture miteuse.

    Erika souffla. Malgré sa fatigue, elle aurait du mal à s’endormir. Au moins, elle serait à l’abri du vent… Elle pénétra dans la pièce pour constater que plus aucun matelas n’était libre. Leur logeur ne crachait pas sur une pension supplémentaire et personne n’osait s’en plaindre. D’accord, ils manquaient de place, mais il faudrait être idiot pour croire que le froid de la rue valait mieux. Et puis, aussi sale que soit la chambre, la vendeuse la préférait de loin à ce qu’elle avait connu avant de s’enfuir de chez ses parents.

    Le confort est dérisoire lorsqu’on vit entourée de gens violents…

    Elle frissonna et s’empressa de chasser ses pensées. À quoi bon ressasser le passé ? Père et Mère ne l’avaient pas un seul jour aimée. L’unique personne qui avait eu de l’affection pour elle était sa grand-mère, emportée trop tôt par la maladie.

    Exténuée, Erika se laissa tomber dans un coin et pria pour que Morphée vienne la cueillir.

     

    On la secoua. La jeune femme émergea de son sommeil avec lenteur. Quelle heure était-il ? La chambre était plongée dans le noir, signe que le jour n’était pas levé. Elle souleva sa tête.

    — Keld ?

    Pour ce qu’elle en savait, il était l’un des locataires les plus anciens.

    — Monsieur Jörgensen veut te voir. Dépêche-toi, il t’attend en bas.

    Sa gorge se serra. Elle n’ignorait pas de quoi le logeur souhaitait lui parler : sa semaine impayée. Elle soupira. Elle aurait tant aimé qu’il patiente un jour de plus ; quelques allumettes et elle aurait été tranquille !

    Elle se hissa debout avec résignation.

    — J’y vais, merci de m’avoir prévenue.

    Erika prit garde à ne marcher sur aucun corps endormi, puis quitta la mansarde. Elle tâtonna le mur et se dirigea à l’aveuglette dans les escaliers. Au rez-de-chaussée, une porte était entrebâillée. Un rai de lumière filtrait de la pièce ouverte. Elle s’y rendit sans tarder.

    — Te voilà, souffla M. Jörgensen, agacé.

    Il la dévisageait, assis dans un large fauteuil posté derrière une table en bois où s’étalaient plusieurs papiers. Un feu crépitait dans la cheminée, projetant par moments une braise dangereusement près du tapis qui recouvrait une bonne partie du plancher. La jeune femme ne se laissa impressionner ni par le luxe ni par son attitude provocatrice.

    — On m’a dit que vous désiriez me voir.

    — En effet. Tu n’as pas réglé ton loyer et dors chez moi à mes frais.

    Elle retint un soupir avec peine. Elle ne s’était pas trompée sur le but de sa convocation.

    — Vous aurez l’argent demain.

    Son logeur la contredit.

    — Je le veux aujourd’hui.

    — Je…

    — Pas d’argent, pas de lit. C’est la règle. Les temps sont durs.

    Le désarroi et la colère la saisirent. Erika se mordit la lèvre et réduisit sa fierté au silence pour l’implorer.

    — S’il vous plaît, juste une nuit. Vous l’aurez demain, je vous le promets.

    — Je ne pratique pas la charité, petite.

    — Je vous en prie, ayez pitié…

    Elle avait eu si froid en journée. Cela devait être pire maintenant !

    — Sors d’ici. Tu pourras revenir quand tu auras de quoi payer.

    M. Jörgensen se leva, quitta son bureau, puis lui indiqua l’entrée. Impassible, il la fixa jusqu’à ce qu’elle ouvre la porte et s’engouffre dans la nuit.

     



    Hans envoya son poing dans le mur de briques derrière lui. La douleur le saisit à peine tant il était énervé. Pourquoi Erika se montrait-elle aussi têtue ?

    Dire qu’il ne savait pas depuis combien de jours elle était à la rue, livrée à elle-même ! Elle ne lui avait rien avoué ; il avait fallu qu’il le découvre seul ! Avait-elle si peu confiance en lui ? Ne l’avait-elle pas pris au sérieux lorsqu’il l’avait priée de venir le trouver si elle avait un problème ? Il était pourtant prêt à tout pour elle !

    Il souffla et expira un nuage de vapeur. Sa colère ne passait pas. Erika avait refusé son aide, la moindre pièce qu’il lui avait offerte. Elle était si bornée ! Hans ignorait si c’était à elle ou à lui qu’il en voulait le plus.

    S’étaient-ils déjà disputés de la sorte par le passé, avec autant d’animosité ? Il n’en avait pas le souvenir. Qu’il regrettait de lui avoir crié dessus ! Il était sûr qu’elle ne se fierait plus à lui désormais et se maudissait pour ne pas avoir réussi à la convaincre qu’il n’y avait aucun mal à accepter son appui. Il n’attendait rien en retour ; sa seule satisfaction aurait été de la savoir à l’abri du froid et des dangers de la rue. La nuit pouvait se montrer si cruelle… Lui restait-il des allumettes à vendre pour se procurer ne serait-ce qu’une miche de pain ? Son inquiétude à son égard le rongeait !

    Si tu l’avais contrainte à être tienne, elle n’en serait pas là…

    Hans jura.

    — Va-t’en !

    Tu as conscience que c’est vrai. Tu en es capable, pourquoi te l’interdire ? Pourquoi la laisser vivre l’enfer de la rue ?

    — Je ne suis pas comme ça, cracha-t-il.

    Le jeune homme se le répéta pour s’en convaincre.

    Cette fille te fait négliger ta véritable nature. Elle te change. Il y a longtemps que tu aurais dû la forcer à t’obéir.

    Il s’efforça de balayer les allusions parasites de son esprit.

    Elle te résistera toujours. Elle ne veut pas de toi et ne le voudra jamais. Elle est ta perte, l’oubli de toi-même. Renonce à elle ou prends-la.

    — Non. La ferme !

    Elle préfère être à la rue plutôt que d’être avec toi. Pourquoi culpabiliser ?

    Un sanglot lui échappa. Les pensées étaient si obsédantes ! Il devait les chasser.

    Oblige-la à t’appartenir.

    Hans envoya à nouveau son poing dans le mur et s’enivra de sa douleur. Il recommença et y porta un deuxième coup, puis un troisième et un quatrième. Malgré le sang qui s’écoulait de ses phalanges, il continua jusqu’à ce que la souffrance remise les réflexions au placard.

    Il ne leur céderait pas.




    C’était la veille du jour de l’an. Il faisait très froid et venteux. Les rafales se succédaient les unes aux autres sans pause. Le soir tombait et noircissait la clarté du jour. Erika grelottait, transie de la tête aux pieds. Elle n’était plus capable de remuer ses orteils tant ils étaient gelés et douloureux. Son ultime boîte d’allumettes à la main, elle déambulait dans les ruelles à la recherche de passants encore dehors. Il fallait qu’elle en vende pour se procurer un repas.

    Elle n’avait plus rien avalé depuis deux jours, son estomac grondait. Le fumet des dindes en train de rôtir dans les foyers lui parvenait aux narines et la torturait. Elle avait tellement faim ! Elle n’osait pas retrouver Hans pour lui quémander son aide ; tout d’abord parce qu’elle ne désirait pas lui donner le moindre faux espoir, ensuite parce qu’elle s’était montrée virulente dans ses propos lors de leur dernière entrevue et le regrettait. Si elle devait reparaître devant lui, ce serait pour s’excuser et lui affirmer son amitié plutôt que pour lui demander la charité.

    Je saurai me débrouiller seule. J’ai bien survécu jusqu’ici.

    Elle avisa soudain une vieille femme qui sortait de l’échoppe d’un tisserand. Elle se précipita dans sa direction.

    — S’il vous plaît, achetez-moi un moment de chaleur. Pour réchauffer vos mains.

    La dame lui accorda à peine un regard dégoûté avant de l’invectiver :

    — Allez vendre vos allumettes ailleurs, petite pouilleuse !

    Joyeuse fête de l’an à vous aussi…

    Erika s’éloigna d’un pas traînant ; elle avait si mal aux pieds ! Plus au sud, un homme se promenait, le nez enfoncé dans une écharpe épaisse.

    — Monsieur ? l’interpella-t-elle.

    Il pivota vers elle, puis la dévisagea d’un air curieux.

    — Que veux-tu ?

    Elle désigna une allumette.

    — Souhaitez-vous m’acheter un moment de chaleur ?

    — Que pourrais-je faire d’un bout de bois si insignifiant ?

    — Vous réchauffer. L’hiver se montre rude. Chaque instant de tiédeur est appréciable. Il ne vous en coûtera qu’une seule pièce.

    Son interlocuteur ricana.

    — Un sou pour une minuscule allumette ? Trop cher payé.

    Erika soupira, puis se détourna de lui. Elle n’eut cependant pas le temps d’exécuter un pas. Il la rattrapa par le bras et la força à lui faire à nouveau face. Son regard coula sur son corps et s’attarda sur ses courbes.

    — Tu auras des pièces si tu désires m’offrir autre chose.

    La jeune femme se dégagea de son emprise avec hargne.

    — Je vous interdis de me toucher !

    Elle cracha à ses pieds puis réduisit sa douleur au silence pour s’enfuir au pas de course – mieux valait être prudente au cas où il viendrait à l’individu l’idée de la poursuivre. Une larme de peur et de colère mélangées glissa sur sa joue. Elle s’engouffra dans une ruelle, grelottante et révulsée, et y aperçut une encoignure entre deux maisons. Elle s’y laissa tomber. Elle avait besoin de se remettre de ses émotions.

    Erika avait espéré s’y trouver à l’abri du vent, mais elle frissonna davantage. Elle céda et s’autorisa à pleurer. Sa désolation l’engloutissait. Elle n’avait rien vendu depuis des jours, pas la moindre allumette ! Elle n’avait plus aucune piécette sur elle, pas d’endroit où aller…

    Que vais-je faire ? Je ne tiendrai pas des jours à ce rythme-là ! J’ai si faim, si froid…

    Elle pencha la tête vers la boîte d’allumettes qu’elle conservait au creux de ses mains et hésita. Personne n’était d’humeur à lui en acheter… Se tirerait-elle vraiment une balle dans le pied en s’octroyant un moment de chaleur ?

    Rien qu’un, se promit-elle tandis qu’elle essuyait ses larmes à l’aide de sa manche.

    Erika sortit une allumette de son paquet. Puis elle la frotta contre le mur derrière elle. Que la flamme était belle ! Que sa tiédeur était douce ! Elle crut voir un poêle en fonte se matérialiser juste devant elle. Grand, décoré d’ornements, il semblait l’inviter à se réchauffer. Elle tendit ses pieds nus et congelés, mais déjà il avait disparu ! Elle demeura seule dans la ruelle, avec un morceau de bois à moitié brûlé dans sa main.

    La jeune femme papillonna des yeux.

    Ai-je rêvé ? Est-ce le froid qui me rend folle ?

    Elle massa ses orteils engourdis. Dans sa paume, la boîte la narguait, comme pour l’implorer de craquer. Apercevrait-elle encore le poêle si elle s’y autorisait ? C’était insensé, complètement illogique ; une part d’elle en était pourtant persuadée. Elle devait au moins essayer.

    Elle racla une deuxième flamme contre la brique et se retrouva aussitôt transportée au milieu d’une imposante salle à manger. La table avait été dressée : un service en porcelaine reposait sur une nappe aussi blanche que la neige. Au centre, une magnifique dinde laissait échapper un délicat fumet.

    Elle sent si bon ! Je peux presque avoir son goût en bouche...

    L’animal se releva de son plat pour s’avancer vers elle en une danse rigolote. Il allait l’atteindre, miroitant de promesses, lorsqu’il s’évapora !

    Cette fois, Erika n’hésita pas. Elle empoigna une troisième allumette et y mit le feu. Un immense arbre de Noël lui apparut ; bougies et merveilles magnifiaient ses branches, scintillant telles des étoiles dans le firmament. Il était si beau ! Elle tendit la main pour se saisir d’une décoration, mais à l’instar du poêle et de la dinde, le sapin s’envola.

    Non, pas déjà ! Vite, une allumette.

    Une nouvelle flamme éclaira la pénombre. Tout d’abord, elle ne remarqua rien. Seuls le froid et la pierre des ruelles l’entouraient. Puis une silhouette marcha dans sa direction. Elle la reconnut sans mal.

    — Grand-mère ?

    — Oh, Erika, l’appela une voix affectueuse. Ma fabuleuse et gentille petite Erika.

    La vendeuse sentit son cœur se serrer sous l’émotion.

    — Comment ? Tu… Tu es morte !

    La vieille dame s’approcha davantage et la gratifia d’un sourire tendre.

    — Je ne t’ai jamais abandonnée. J’ai toujours été avec toi, ma chérie.

    Est-elle tangible ?

    Erika désirait tant y croire.

    — Grand-mère… Reste, je t’en prie.

    Elle n’en pouvait plus d’être isolée. Elle n’était pas aussi forte qu’elle le pensait.

    — Ne t’évapore pas, souffla-t-elle. Reste avec moi, je t’en supplie.

    — Je ne peux pas demeurer ici. Je suis venue te proposer de partir avec moi.

    Partir avec… Mourir ?

    La jeune femme prit peur, puis réalisa qu’elle n’avait aucune crainte à avoir. Sa grand-mère était là pour la sauver, le contraire n’était pas envisageable. Elle avait été si douce avec elle de son vivant. De toute façon, elle n’avait rien à perdre. Elle ne supportait plus l’hiver et son estomac qui grondait. Sa souffrance avait atteint ses limites.

    Elle regarda l’allumette entre ses mains. Elle serait bientôt consumée !

    — Emporte-moi, grand-mère ! Emmène-moi loin du froid.

    Sa parente effectua les derniers pas qui les séparaient l’une de l’autre pour la prendre dans ses bras. Erika la serra contre son cœur ; ses soucis s’envolèrent. Elle ferma les yeux.

    L’allumette chuta par terre.

     

    Le calme de la ruelle l’oppressa. Hans déglutit. Son instinct lui affirmait qu’il n’aimerait pas ce qu’il allait découvrir.

    À pas lents, aussi silencieux qu’une ombre, il se déplaça dans la nuit noire. Ses sens plus développés que ceux des humains lui permirent de remarquer très vite la silhouette étendue sur les pierres glacées.

    — Non, haleta-t-il. Non, non, non !

    Il se précipita à ses côtés et se laissa tomber à genoux.

    — Erika…

    Son adorée gisait devant lui, raide et froide. Ses mains frappèrent le sol de désespoir ; l’une de ses paumes rencontra un objet fin, qu’il saisit entre ses doigts. Une allumette… Quatre d’entre elles reposaient près de la jeune femme. Il comprit qu’elle avait tenté de se réchauffer.

    — Pourquoi, Petite Allumette ? Pourquoi n’es-tu pas venue vers moi ? J’aurais pu t’aider !

    Hélas, il était trop tard désormais. Hans sentit son cœur s’émietter.

    Avec des gestes doux, presque religieusement, il souleva le corps de la vendeuse, puis plaça sa tête sur sa poitrine. Il cala ensuite son menton sur le haut de ses cheveux et la berça. Il s’autorisa à pleurer.

    Il n’avait pas prévu d’user de ses pouvoirs pour visualiser sa fin – il s’interdisait de s’offrir à eux depuis qu’elle lui avait malgré elle montré la beauté de la condition humaine –, mais le chagrin l’y obligea. Il voulait savoir de quelle manière elle était morte et si ses derniers instants avaient été douloureux.

    La souffrance d’Erika le percuta en premier lieu. Elle avait eu si froid, si faim ! Le désespoir l’avait enserrée avec ardeur. Il la blottit davantage contre lui, puis les visions qui l’avaient possédée avant son trépas lui apparurent. Son être se figea et la colère se mélangea à sa peine. Il n’aurait pas pu imaginer pire scénario…

    Lorsqu’il devina une présence dans son dos, Hans ne releva même pas les yeux, tout à son ressentiment.

    — Pourquoi ? demanda-t-il dans un murmure.

    J’ai agi tel le démon que je suis, mon frère. J’ai accompli la tâche qui aurait dû être la tienne.

    — Sors de mes pensées et parle-moi en face !

    Son cri déchira le silence et les surprit aussi bien l’un que l’autre.

    — Me forcer à communiquer à la façon d’un humain, quelle honte…

    Hans pivota vers le nouveau venu. Dissimulé dans un coin, seul son regard rougeoyant parvenait jusqu’à lui.

    — Quel besoin avais-tu de lui envoyer ces chimères et de la tuer ? Je l’aimais ! Je t’ai dit que je ne désirais plus être comme toi.

    Un rire lui répondit et le transperça de part en part.

    — Tu es un démon, que ça te plaise ou non. Rien ne le changera, encore moins une humaine. Elle t’entravait. Je t’ai rendu ta liberté.

    Hans eut envie de se jeter sur son interlocuteur. Néanmoins, il s’en empêcha. Le second démon n’hésiterait pas à déchiqueter le corps de son aimée. Il refusait qu’il souille sa dépouille. Il inspira profondément et s’efforça de ne pas remuer. Il ne lâcherait pas Erika tant qu’il était là.

    — Je ne te l’avais pas demandé ! éructa-t-il.

    — Je t’ai rendu service, tu me remercieras plus tard.

    — Espèce de sale…

    — Tu souhaitais que sa vie t’appartienne. Or tu apprendras, mon frère, que l’amour et l’attachement ne sont que des illusions fabriquées par les hommes pour leurs semblables. Le meilleur moyen d’être certain qu’une vie te soit vouée, c’est de la prendre.

    Les poings de Hans se serrèrent. Ses larmes redoublèrent d’intensité. Comment son frère avait-il osé !?

    — Ressaisis-toi. Tu devrais avoir honte ! Je t’accorde la nuit pour te débarrasser des émotions humaines qui t’enchaînent. Je t’attendrai aux portes de la ville à l’aube. Nous quittons cette ville. Elle me rappelle trop ta déchéance.

    Le deuxième démon s’évapora et Hans se retrouva seul avec la jeune femme trépassée. Brisé, il laissa sa tête tomber contre elle.

    — Puisses-tu un jour me pardonner pour avoir apporté le malheur sur toi, Petite Allumette.

    Au sein de son esprit, la voix de son frère résonna de nouveau, aussi glaciale que l’hiver.

    Elle ne t’aurait jamais aimé.

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :