• Secret centenaire

    Secret centenaire
    © Rose P. Katell (tous droits réservés)
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    Lorsqu’il aperçut les chasseurs par la fenêtre de l’auberge où il travaillait pour ses parents, Wil comprit que la journée serait mauvaise. Peu importait le ciel radieux de l’été, le spectacle qu’offrait la caresse de la brise sur le haut des pins et l’odeur des brioches du matin qui s’échappait de la cuisine, il fut convaincu qu’elle le serait.

    Il n’existait qu’une unique explication à la présence des deux hommes : on leur avait parlé de la dragonne ! S’il lui demeurait le moindre doute à ce sujet, il s’effaça à la vue du nombre d’armes qu’ils transportaient sur eux.

    L’adolescent pesta et s’interrogea sur la personne qui avait trahi le secret. S’agissait-il d’un enfant ? Leurs parents étaient censés veiller à ce qu’ils tiennent leur langue, mais un accident était si vite arrivé… Impossible en tout cas que le coupable soit un nouvel habitant ; la démographie de leur village n’avait pas évolué dernièrement.

    Un second coup d’œil à l’extérieur lui apprit que les traqueurs s’approchaient du gîte. Wil déglutit. S’ils désiraient louer une chambre, cela signifiait qu’ils accordaient foi au témoignage qu’ils avaient reçu ; se débarrasser d’eux ne serait pas évident.

    Maussade, il s’éclipsa derrière la porte à lucarne de la cuisine avant qu’ils franchissent l’entrée. Occupés à préparer le plat de ce midi, son père et son frère aîné pivotèrent vers lui. La surprise qu’il lut sur leurs traits n’était pas feinte : il ne mettait jamais les pieds dans leur sanctuaire en dehors des heures de travail. À l’inverse de Kaiser qui rêvait de prendre un jour la place de leur paternel aux fourneaux, il se contentait sans souci d’exécuter le service en salle.

    — Des missionnés de la Guilde, souffla-t-il en guise d’explication.

    — Ta mère va s’en charger, pas de panique.

    Confiant, son père n’ajouta rien, mais Kaiser délaissa sa préparation et vint observer les individus avec lui par la petite vitre carrée. Ils s’entretenaient pour l’instant avec leur mère qui, debout à l’arrière du comptoir, secouait la tête. Wil devina qu’elle se faisait questionner sur d’éventuelles rumeurs et cherchait à les démentir.

    — J’espère qu’ils ne s’éterniseront pas, pria-t-il.

    — Ils resteront au moins une nuit, rétorqua son frère, le temps d’interroger les locaux et de mener leur enquête. Ils aiment le travail bien accompli et ne rentreront pas dans leur tanière de barbares sans être sûrs d’eux.

    Wil soupira, puis dévisagea les intrus. La jeunesse du plus petit l’étonna ; il ne devait pas être plus âgé que lui – seize ans maximum. Il s’agissait probablement d’un apprenti. La rage le gagna. Ceux-là étaient les pires tant ils aspiraient à tuer leur première proie !

    — Tu t’inquiètes ? l’interrogea Kaiser.

    Il opina :

    — Si le secret est découvert…

    — Il ne le sera pas.

    — Comment en être sûr ?

    — Il ne s’agit pas de la première fois où des chasseurs débarquent.

    — Justement, rétorqua Wil, ils finiront par comprendre qu’on les manipule. Une fausse rumeur peut être lancée et les alarmer à tort, mais il y a belle lurette qu’on a dépassé le stade de la première rumeur. Nous mentons depuis 150 ans, Kaiser !

    Son aîné soupira, plus amusé qu’ennuyé.

    — Et nous nous sommes débrouillés avec nos mensonges, non ? Pourquoi est-ce que ça changerait ?

    Wil était forcé de reconnaître qu’il n’avait pas tort. Néanmoins, ses craintes ne s’amenuisèrent pas. Dragonne ou pas, il ne supporterait pas qu’on s’en prenne à son amie.

    — Éloignez-vous de la porte, les somma leur père, vous allez finir par être repérés. Au lieu de jacasser, rendez-vous utiles. Kaiser, termine ta part du menu. Quant à toi, Wil, tu connais la procédure. Sors par-derrière et préviens deux ou trois voisins qu’une réunion aura lieu à la tombée de la nuit, lorsque nos « invités » iront se coucher. Ils passeront le message. Ensuite, va informer notre protégée, qu’elle ne quitte pas sa grotte.

    L’adolescent acquiesça. S’il y avait peu de chance que ladite protégée sorte d’ici la tombée de la nuit, mieux valait se montrer prudent. D’une œillade discrète, il vérifia que les traqueurs se trouvaient toujours devant le comptoir – il ne tenait pas à en croiser un en sortant.

    Comme s’il sentait qu’on l’épiait, le plus jeune des deux se retourna vers la porte de la cuisine. Wil bondit aussitôt en arrière et s’éloigna de la vitre. Avait-il eu l’occasion de l’apercevoir ? Non, impossible ; il s’était écarté trop vite.

    Rassuré, il s’engouffra hors de l’auberge et se mit en route.

     

    Wil parvint sur le flanc de la colline où vivait son étrange confidente à bout de souffle et trempé de sueurs. Il n’aurait pas dû courir sous cette chaleur, mais il n’avait pas réussi à s’en empêcher. Tant que les envoyés de la Guilde logeaient sous son toit, il ne désirait prendre aucun risque.

    Il se pencha, posa ses mains sur le bas de ses cuisses, puis chercha à recouvrer une respiration normale. Il pénétra ensuite dans la cavité et s’y enfonça ; le temps de s’habituer à l’obscurité, il marcha avec les bras tendus afin d’éviter de se cogner contre la roche.

    — Brindille ? chuchota-t-il.

    S’annoncer était l’unique règle à appliquer en entrant dans le repaire de la dragonne. Un simple mot suffisait, il fallait seulement qu’elle soit en mesure de reconnaître la voix d’un habitant. Elle n’aimait pas les intrus, car il était impératif que le secret de sa présence soit préservé.

    Un son rauque lui répondit des profondeurs de la caverne. Wil s’y engagea sans la moindre hésitation, ravi d’être là malgré les circonstances de sa visite. Deux pupilles irisées scintillèrent dans la pénombre. Il sourit, puis franchit la distance qui le séparait de la créature. Il caressa la peau rugueuse de son menton et lui arracha ce qui se rapprochait d’un ronronnement ; le bruit se répercuta contre la roche et résonna autour d’eux.

    — Bonjour, ma belle.

    Wil la devinait plus qu’il ne la voyait, ses écailles noires se confondaient avec l’obscurité du lieu. Il soupira ; dire qu’elle avait un jour été entièrement blanche ! La dernière fois qu’il avait passé un moment en sa compagnie, l’une de ses pattes le demeurait. Hélas, il ne pouvait affirmer qu’elle l’était restée – il attendrait de l’observer à la lueur du jour pour cela, quand elle ne serait plus en danger.

    — Je suis venu te prévenir, Brindille.

    L’œil du majestueux reptile se focalisa sur lui et Wil s’amusa de sa réaction au prénom dont il l’avait affublé. Il se souvenait encore de la raison d’un tel sobriquet. Il datait de leur première rencontre, alors qu’il avait moins de six ans et était atteint d’une infection. Sa compagne ailée était venue à lui dans cette même grotte. Un craquement de brindilles sous l’une de ses pattes épaisses avait trahi sa présence avant qu’elle lui apparaisse et il s’en était effrayé. Mais sa mère l’avait rassuré en lui expliquant sa provenance. Depuis ce jour, il n’était plus capable de la désigner d’une autre façon.

    — Deux chasseurs sont arrivés au village, murmura-t-il. Ils ne savent pas que tu es là et on va se débrouiller pour qu’ils s’en aillent ; néanmoins, il ne faut plus que tu sortes. Kaiser ou moi, on t’apportera de quoi te nourrir en quantité, je te le promets !

    Brindille ne réagit pas. Pourtant, Wil fut convaincu qu’elle l’avait compris et obéirait. Sa sécurité était ce qui lui importait le plus – après tout, c’était elle qui était venue quémander la protection des résidents il y a presque deux siècles. Et elle avait confiance en lui.

    La tristesse envahit son cœur lorsqu’il songea qu’elle n’aurait pas de mal à appliquer sa recommandation. Son grand âge aidant, elle ne sortait presque plus de son antre ; voler et débusquer du gibier lui devenaient difficile, et ses gardiens lui apportaient souvent la viande dont elle avait besoin. Certains vieux du village racontaient qu’elle était naguère capable de communiquer via leur esprit, mais Wil n’avait jamais été témoins d’une telle prouesse.

    Son heure approchait, les signes ne mentaient pas – ni la couleur noire qui prenait possession de son corps. Chacun craignait de perdre le précieux atout du hameau, mais lui s’attristait de la mort de son amie. Elle était si douce, si gentille ! À qui se confierait-il quand elle ne serait plus là ?

    Wil balaya ses sombres pensées et la gratifia d’une énième grattouille. Il refusait d’y réfléchir. La présence de deux missionnés de la Guilde lui donnait déjà assez matière à méditer.

    — Je dois te laisser, soupira-t-il. Mieux vaut que je ne disparaisse pas trop longtemps tant que ces hommes seront là. Ils vont sûrement interroger tout le monde et il serait louche que je ne sois pas à l’auberge en train d’aider Kaiser et nos parents.

    Un léger grognement lui indiqua que Brindille acquiesçait et manifestait sa compréhension.

    — Je reviendrai demain, je te le promets !

    Wil flatta son museau, puis rebroussa chemin et rejoignit l’air libre, satisfait d’avoir accompli son devoir. La luminosité l’obligea à plisser les paupières ; le soleil était à son zénith et lui agressait les rétines. Par peur de trébucher, il freina sa marche jusqu’à s’y accoutumer.

    Soudain, un son sur sa droite l’alarma. Il pivota, les sens en alerte.

    Un hoquet lui échappa lorsqu’il avisa l’apprenti chasseur prêt à lui sauter dessus. Wil bondit hors de sa trajectoire et l’affronta du regard.

    — Tu le caches, cracha le nouveau venu. Je l’ai entendu ! Comment peux-tu protéger un monstre ?

    Il leva les yeux au ciel.

    — Ne parle pas de ce que tu ignores.

    — Qui est au courant ? reprit le novice.

    Stoïque, Wil le dévisagea ; il était hors de question qu’il lui donne la moindre information ! Il chercha de quoi improviser une arme dans son environnement – contre un traqueur, il n’avait aucune chance au combat à mains nues, même s’il était plutôt bon à ce jeu-là. Un épais rondin de bois capta son attention. S’il parvenait à distraire son interlocuteur et l’attraper…

    — Pourquoi l’aides-tu ?

    Derechef, il refusa de répondre. Il s’attendit à être roué de coups pour son impertinence, mais le jeune homme ne fit pas mine de l’attaquer. À la place, il souffla :

    — Mon maître arrêtera ta folie.

    Puis il détala en direction du village. Abasourdi par son attitude, Wil ne réagit pas moins promptement : il empoigna le bout de bois et le talonna.

    Le bougre courait vite ; cependant, il finit par réduire la distance entre eux. Sans hésitation, il sauta et s’agrippa à ses jambes. Par miracle, il le renversa et tous deux roulèrent dans la poussière.

    Son adversaire rua, griffa, se débattit tel un diable, mais Wil tint bon et réussit à l’immobiliser sous son poids. Profitant de son avantage, il leva son arme improvisée, puis l’abattit sur sa tête et sentit le corps coincé sous lui cesser de remuer. La panique le gagna. Y avait-il été trop fort ?

    Fébrile, il appuya ses doigts sur le cou de l’autre garçon afin d’y chercher son pouls. Repérer les petits cognements le soulagea sans apaiser son angoisse. Il était dans un sacré pétrin ! Désemparé, il soupira. Il aurait été plus sage de vérifier qu’il n’était pas suivi. Wil maudit la venue des deux hommes et la personne qui les avait avertis ; sans eux, il n’en serait pas là !

    Il observa son « problème » et se mordit la joue. Il allait être contraint de le transporter sur son dos, il n’avait pas le choix. Impossible de l’abandonner dans cet état, encore moins avec ce qu’il avait découvert. Personne ne devait apprendre le secret qu’il avait démasqué, surtout pas son maître ! Oooh, de quelle façon se débrouillerait-il lorsqu’il se réveillerait ?

    La boule au ventre, Wil espéra que ses parents détiennent la solution à son problème.

     

     

    Argan ouvrit les paupières. Une douleur sourde lui vrillait les tempes ; elle lui donna la nausée. Un goût de bile au bord des lèvres, il essaya de se pencher, mais la corde qui l’entravait l’en empêcha… On l’avait attaché à une chaise !

    Les souvenirs de sa journée lui revinrent peu à peu en mémoire. L’arrêt au hameau avec son maître. La discussion au comptoir du gîte. Le visage derrière la vitre. Son intuition et sa décision de pister l’adolescent à qui il appartenait. La découverte de la grotte. Le dragon. Sa tentative de rentrer prévenir le chasseur qui l’éduquait. Puis son corps à corps et sa défaite…

    La panique lui fit oublier sa souffrance. Il était impératif qu’il rejoigne Baldur ; lui seul était habilité à tuer l’abomination ! Il chercha à se dégager, notant au passage que son manteau avait disparu. Hélas, ses liens étaient trop serrés, il n’avait pas la moindre chance de s’échapper. Les sens en alerte, Argan scruta son environnement.

    Il se trouvait dans une chambre de petite taille. Devant lui se dressait un lit aux couvertures tendues. Du coin de l’œil, il entrevoyait une commode sur le mur à sa droite, surmontée d’un nécessaire de toilette. La luminosité était faible, signe qu’il était resté inconscient longtemps. Qui plus est, il devinait qu’une fenêtre se situait derrière lui, car les rayons de la lune avaient l’air de partir de cette direction.

    Son intuition lui affirmait qu’il était de retour à l’auberge. Comme pour le confirmer, la tenancière entra et éclaira la pièce.

    — Ah, tu es réveillé ! se réjouit-elle lorsqu’elle avisa qu’il la dévisageait. Je commençais à croire que ça n’arriverait pas. Il me semble que mon fils n’y a pas été de main morte.

    Le souffle lui manqua ; Argan resta plusieurs secondes muet.

    — Alors vous savez ce qu’il dissimule dans la caverne, murmura-t-il ensuite.

    Un rire lui répondit :

    — Nous cachions déjà l’existence de la dragonne à la Guilde avant que Wil soit né. Vous n’étiez simplement pas censé le découvrir. Enfin, mon garçon a eu le bon réflexe, le mal n’est pas irréparable. Mais cessons de parler de lui, parlons plutôt de toi. Comment te sens-tu ?

    Il hoqueta.

    — Pardon ?

    — Mes notions de guérison sont pauvres. Néanmoins, je dois être apte à te préparer de quoi soulager ta tête.

    — Je n’accepterai rien d’une personne qui dissimule un monstre !

    Son interlocutrice soupira, puis vint s’asseoir sur le matelas en face de lui.

    — Je me doutais que tu le prendrais ainsi. Vous les chasseurs, vous êtes si bornés ! Ce « monstre », pour te citer, a été un cadeau du ciel. Nos ancêtres ont conclu un accord que nous maintiendrons jusqu’à la fin. Je regrette que tu aies suivi Wil. Nous préférons de loin vous mener en bateau et vous regarder partir l’esprit tranquillisé. Je suppose que quoi que je te propose, tu n’accepteras pas de taire ce que tu as vu ?

    — Il en est hors de question !

    La peur première d’Argan laissa place à la colère. Par quel sortilège un village entier consentait-il à héberger une créature du mal ?

    — Tu en es convaincu ? Réfléchis. J’attends que tu te montres honnête, aussi bien envers moi qu’envers toi-même. Oublie la Guilde et l’enseignement qu’on t’y a fourni. Si je te dis que les habitants et moi sommes sûrs de nous et que nous ne craignons rien, que notre protégée est inoffensive, ne serais-tu vraiment pas capable de fermer les yeux ?

    Le sérieux de sa geôlière le surprit et le doute manqua de s’insinuer en lui, mais il se reprit vite. Aucun dragon n’était inoffensif, son maître le lui avait répété assez souvent. Sa bourgade entière avait été décimée par l’un de ces êtres abjects. Ses parents avaient péri dans les flammes et, sans Baldur, il serait sans foyer à l’heure actuelle. Argan grimaça ; il lui était impossible de trahir les siens. Il leur devait tout.

    — Un monstre est un monstre. Un jour, quand je serai formé, ma tâche sera de les traquer sur le continent. Vous ne m’achèterez pas avec de belles paroles et de vaines promesses. J’ai foi en les propos que les miens m’ont rapportés.

    La tavernière souffla, puis un voile de tristesse passa sur son visage. L’adolescent s’en étonna sans oser lui poser de questions.

    — J’aurais essayé. Je suis navrée, mon garçon, je ne peux plus rien pour toi.

    Un poids lui tomba dans l’estomac.

    — Que voulez-vous dire ?

    — Nous préserverons notre secret, quel qu’en soit le prix.

    Un affreux pressentiment le gagna. Argan s’agita sur sa chaise.

    — Si je disparais, les miens agiront.

    — En es-tu sûr ?

    La mère de son agresseur ne précisa pas le fond de sa pensée. Alarmé par la détermination qu’il percevait dans ses pupilles, il observa la porte, unique échappatoire de la chambre.

    — Je n’ai qu’à crier afin que mon maître vienne m’aider.

    — Les murs sont épais et il n’est pas à l’auberge.

    Il tiqua.

    — Où…

    — À ta recherche, pardi ! Imagines-tu donc, un jeune homme fraîchement arrivé, qui ne rentre pas après être parti s’aventurer dans les environs. Certains ont déjà proposé d’organiser une battue demain si tu ne réapparais pas.

    — « Je me suis perdu », c’est ça votre idée ? Baldur n’y croira jamais.

    — Il a des soupçons, il est vrai ; il affirme que tu es débrouillard. Mais sa méfiance s’envolera quand il découvrira ton corps étendu dans le ravin. La route est traître une fois la nuit tombée. Tu n’as pas eu de chance.

    La tenancière prononça ces mots d’une voix forte qui ne trembla pas. Pourtant, Argan perçut le remord sur ses traits et dans ses iris. Il comprit que la situation ne lui plaisait pas, qu’elle agissait sans approuver les événements.

    — Vous ne me tuerez pas, affirma-t-il.

    — Moi ? Non, en effet. J’ignore qui s’en chargera et je préfère ne pas le savoir. Ton sort se décidera cette nuit, nous procéderons à un vote. Hélas, je devine de l’issue qu’il aura, soupira-t-elle. Tu ne nous offres pas le choix. Tu ne pourras pas dire que je ne t’ai pas proposé d’échappatoire. Je suis désolée, mon garçon. Sincèrement.

    Sans un mot supplémentaire, elle quitta la pièce et verrouilla derrière elle, l’abandonnant.

     

     

    L’aube ne tarderait pas à se lever et Argan n’avait pas encore fermé l’œil. Sa discussion avec la propriétaire des lieux le tenaillait et son sort l’inquiétait. Au début, il s’était persuadé qu’elle n’était pas sérieuse, qu’elle avait souhaité l’effrayer dans l’optique d’obtenir sa collaboration. Il s’était même juré de ne pas rentrer dans son jeu ! Mais plus les heures avaient passé, plus le doute était venu le titiller. Jusqu’où étaient prêts à aller les habitants de ce hameau pour protéger leur maudit secret ?

    L’apprenti soupira ; il soupçonnait qu’il ne tarderait pas à le découvrir et une telle perspective ne l’enchantait pas. Il ne comprenait pas comment sa situation avait pu dégénérer à ce point. Il avait enfin l’opportunité de suivre son maître en mission, de quitter la Guilde et de venger ses parents, et un simple adolescent avait suffi à mettre ses plans en péril ! Voilà qu’il se retrouvait prisonnier et attendait l’instant où ses geôliers décideraient qu’il était l’heure que son existence s’achève.

    Oh, il avait bien appelé à l’aide : il s’était époumoné en vain une bonne partie de la nuit. On ne lui avait pas menti, personne ne réussirait à l’entendre là où il était. Il maudit le village et la curiosité qui l’avait poussé à pister le fils du tavernier.

    Un bruit attira soudain son attention. Quelqu’un marchait dans le couloir ! Argan inspira profondément ; l’heure était venue. Il espéra que Baldur découvrirait la vérité, puis se composa une expression digne. Il était hors de question qu’il manifeste sa peur à ses bourreaux !

    La porte s’entrouvrit et son assaillant de la veille lui apparut. L’étonnement le gagna. Avait-on désigné un individu à peine sorti de l’enfance afin d’accomplir le sale boulot ?

    Wil – il se souvenait que sa mère l’avait appelé ainsi – s’approcha sans un mot. Il tenait à la main une corde en crin, qu’il s’empressa d’utiliser pour lui attacher les poings.

    — Je pensais être déjà assez entravé, souffla Argan, agacé.

    Seul un reniflement lui répondit. Puis, à sa grande surprise, son visiteur matinal dénoua les liens qui le retenaient sur sa chaise.

    — Que…

    — Nous n’avons pas beaucoup de temps. Suis-moi et ne tente rien dans le but de t’échapper ou je te jure que je t’assommerai plus fort que la première fois. Si on se fait prendre par ta faute, tu le regretteras, crois-moi.

    Perdu, Argan acquiesça.

    — Personne ne sait que tu es là ? demanda-t-il tandis que Wil le tirait par la corde vers la porte.

    — Non. Tais-toi.

    — Mais… pourquoi m’aides-tu ?

    — J’ai juré de veiller sur mon amie contre les gens comme toi. Cependant, je ne suis pas un meurtrier et je ne laisserai pas les miens le devenir non plus.

    Argan allait reprendre la parole quand il en fut empêché.

    — Silence, j’ai dit !

    Il obéit. Son « sauveur » l’emmena à pas de loup au rez-de-chaussée, dans ce qu’il devina être la cuisine. Prudent, il préférait qu’ils sortent par la porte arrière, loin des regards indiscrets. Argan déglutit et pria pour que nul voisin ne soit pris par l’envie d’effectuer une promenade matinale – il ne donnait pas cher de leur peau si on les surprenait !

    Un vent léger lui fouetta le visage et lui rappela qu’on l’avait délesté de son manteau. Il frissonna, mais n’émit aucune protestation. Tout au long de leur fuite au travers des habitations, il retint son souffle, imaginant une présence dans chaque ombre qu’ils croisaient. Même lorsqu’ils s’éloignèrent du hameau, il n’osa se détendre, anxieux quant à son avenir proche.

    — Où m’emmènes -tu ? interrogea-t-il son « guide ».

    — Dans la grotte.

    Il se figea.

    — Qu’y a-t-il ? siffla son interlocuteur après avoir manqué trébucher.

    — J’étais convaincu que ma mort t’ennuyait. En vérité, tu as seulement peur de te salir les mains. Tu ne désires pas que les tiens ou toi vous transformiez en meurtriers, donc tu choisis de me livrer au dragon. Tu n’es qu’un lâche !

    Wil leva les yeux au ciel et tira sur la corde afin de le forcer à avancer.

    — Ne dis pas n’importe quoi. Brindille ne te blessera pas et son antre est le dernier endroit où on te cherchera.

    — Brindille ?

    — Ton « monstre ».

    Argan perçut le reproche et n’insista pas. Tant qu’il était entravé, mieux valait qu’il se montre discret et surveille ses propos. Si le fils du tavernier était sincère, s’il n’avait pas à cœur de l’éliminer, alors il avait intérêt à ne pas le mettre en colère.

    — Avance. J’aimerais qu’on arrive avant que l’aube ne se lève. Personne ne doit nous remarquer.

    Sans un mot, il obtempéra. Quel autre choix avait-il ?

     

     

    L’entrée de la caverne se profila à l’horizon ; Wil soupira de soulagement, puis augmenta son allure. L’aube pointait et il se félicitait d’avoir été furtif. Cette fois, personne ne l’avait talonné, il en était persuadé.

    Du coin de l’œil, il scruta son prisonnier – Argan, il se nommait Argan –, concentré sur ses moindres faits et gestes. L’apprenti se révélait étrangement conciliant depuis qu’ils avaient quitté le village. Son silence l’inquiétait : il n’avait pas cherché à lui extorquer plus d’informations sur ce qui l’attendait. Il se contentait de le suivre et ne protestait pas au sujet du rythme effréné qu’il leur imposait.

    Maintenant qu’il l’observait avec attention, Wil ne le trouvait ni très musclé ni très combatif, pour un chasseur. Cela l’intrigua, mais il ne posa pas de questions – il ne prendrait pas le risque d’être distrait.

    — Nous y sommes, déclara-t-il dès qu’ils eurent atteint la cachette de son amie.

    Argan se raidit ; néanmoins, il n’émit pas de commentaire et accepta d’entrer. Wil ne dit rien sur les tremblements qui le parcouraient, préférant se focaliser sur ses pas et la luminosité faiblissante.

    — On s’habitue vite à la pénombre. Tu y verras bientôt assez pour ne pas te cogner.

    Sans en comprendre la raison, il se sentait obligé de combler le silence – et pas uniquement dans le but de révéler sa présence. Il avait l’impression qu’il se devait de réconforter son « ennemi »… Il se morigéna. Il ne lui devait rien, il lui sauvait la vie ! En outre, Argan aspirait à tuer Brindille. Il ne méritait pas sa compassion.

    Un puissant râle les salua. Wil s’amusa du tressautement qui agita la corde tendue entre ses mains, puis s’exclama :

    — Bonjour, ma belle ! Je t’amène de la visite.

    — Je ne me considère pas ainsi, déglutit une voix mal assurée derrière son dos.

    — Ah ! Je commençais à imaginer que tu étais devenu muet. Prêt à rencontrer ton « monstre » ?

    — Non, mais je ne pense pas avoir le choix.

    — En effet. Je te répéterai bien que tu ne crains rien, mais tu ne me croiras pas. Après tout, ce n’est pas ce que la Guilde t’a appris.

    Argan soupira :

    — Es-tu obligé de te montrer si sarcastique ?

    L’attaque servait plus à le tranquilliser vis-à-vis de sa situation qu’à lui adresser un véritable reproche, Wil le devina sans mal. Pourtant, il y répondit :

    — Tu souhaitais abréger l’existence d’un être qui m’est très cher. J’estime au contraire que je fais preuve de beaucoup de gentillesse envers toi.

    Sans donner au missionné la possibilité de rétorquer, il rejoignit le coin où se reposait la dragonne et tendit sa paume pour qu’elle y appose son museau. Ses pupilles n’étaient pas encore accoutumées à l’obscurité ; malgré tout, il distingua sa forme devant lui.

    — Viens, dit-il à son captif.

    — Non merci !

    Étouffant un rire, Wil gratifia Brindille d’une grattouille sous le menton et s’attira un ronronnement.

    — Ne l’autorise pas à m’approcher ! paniqua Argan.

    Il ne se contint qu’avec peine tant il jugeait la situation amusante.

    — Ne te moque pas ! Tu ne l’as pas entendue grogner ?

    — Elle émet ce son quand elle est contente. Il n’y a aucune inquiétude à avoir, elle est inoffensive. N’est-ce pas, Brindille ?

    Un nouveau cri ravi lui répondit.

    — Tu vois ?

    L’autre adolescent ne prit pas la peine de rétorquer. Wil leva les yeux au ciel, puis chercha un endroit où attacher l’extrémité de la corde ; un endroit où Argan serait incapable de l’atteindre avec ses poings liés. Il le dénicha au milieu d’un amas de rochers et réalisa un nœud solide. La précaution était sans doute inutile, Brindille était sa meilleure sécurité. Cependant, il refusait de courir le moindre risque.

    Satisfait, il sourit. Il avait réussi et avait accompli ce que son sens de la justice lui avait dicté. Wil ignorait s’il avait pris la bonne décision pour le village et son secret, mais il n’en était pas peu fier. Chasseur ou pas, personne ne méritait la mort, il en était intimement convaincu.

    Il pivota vers le captif.

    — Tu es en sécurité. J’espère que tu n’as pas trop faim, car je ne pourrai pas t’apporter à manger avant la tombée du jour.

    — Tu ne restes pas ?

    Wil négligea la détresse qu’il décela dans ces mots. Il était hors de question qu’il se laisse attendrir.

    — Non. Mon absence serait trop suspecte. Je désire qu’on soupçonne que tu t’es échappé, pas qu’on t’a filé un coup de main.

    — Et comment expliqueras-tu que je ne me sois pas empressé de prévenir mon maître ?

    — J’espérais que tu t’en chargerais lorsque je t’aurais aidé à modifier ton avis sur Brindille.

    Argan ricana :

    — Alors il s’agit de ton plan ? Attendre en escomptant que je change d’avis ?

    — Je me suis dit que c’était toujours mieux que la chute dans le ravin.

    Wil n’entendit pas de protestation et s’autorisa un sourire amusé. Radouci, il murmura :

    — Je ne te demande pas de nous comprendre ou d’être d’accord avec nous, simplement de taire ce que tu as découvert. Nous ne voulons pas d’ennuis. Toutefois, nous sommes sûrs de notre décision de protéger Brindille. Apprends à la connaître. Tu verras, elle n’est pas aussi terrifiante que tu le crois. Sache que nous avons nos raisons de la dissimuler aux tiens.

    — Pourquoi aiderais-je ceux qui ont fomenté ma mort ? Ne te figure pas que le fait de m’avoir sauvé t’autorise à implorer ma clémence ou ma compréhension. Sans toi, je ne me serais jamais retrouvé dans une telle situation. Garde-moi ici si ça te chante, mon opinion ne changera pas. Je n’ai de toute façon nulle confiance en toi. J’ai conscience que ma vie s’achèvera dès que tu partiras et je maintiens qu’il est affreux de m’éliminer ainsi.

    Wil sentit la rage lui tordre le ventre. Il inspira et s’interdit de la montrer.

    — Je reviendrai en fin de journée avec de la nourriture, annonça-t-il d’un ton plus sec qu’il ne l’aurait souhaité.

    Se tournant vers la majestueuse créature, il ajouta :

    — Surveille-le, ma belle.

    Puis, sans écouter les protestations d’Argan, il quitta la grotte.

     

     

    Les minutes s’égrenèrent dans un silence de mort. Recroquevillé contre la roche, le traqueur en formation patientait avec crainte. L’attente lui semblait sans fin ; chaque ombre aurait pu être un déplacement de l’abomination prête à l’avaler. Immobile, il guettait chaque bruit et priait pour que son supplice se termine au plus vite. Il ignorait ce qui était le pire : le projet des résidents ou la mort cruelle que le fils du tavernier lui avait prévue ?

    Un sanglot lui échappa. Il était dans un sacré pétrin, faisait pâle figure ! Ah, il était beau le futur héros !

    Argan eut envie de hurler sa rage envers Wil, qui l’avait réduit à un tel état de honte. Il s’en empêcha néanmoins, anxieux à l’idée de fâcher son horrible geôlier. D’après plusieurs élèves plus âgés de la Guilde, il n’était pas rare qu’un dragon s’amuse avec sa proie si son humeur avait été mise à mal. Souffrir n’était pas son but.

    Du coin de l’œil, le jeune homme avisa un mouvement et sursauta. Était-ce un morceau de queue qu’il venait d’entrapercevoir ? Il frissonna, mais s’interdit de se replier encore plus sur lui-même. Si sa fin était survenue, il ne bougerait pas et l’affronterait avec dignité.

    Cependant, dès qu’il perçut l’être à écailles oser une approche vers lui, il envoya valser ladite dignité et hurla. La peur qu’il lui inspirait était trop forte, profondément ancrée en lui. Il était incapable de la balayer en pressentant sa perte imminente.

    — Va-t’en ! À l’aide ! s’époumona-t-il, en pleurs. Éloigne-toi de moi ! Au secours ! Va-t’en !

    Des paroles qu’il devinait vaines, sans réussir à s’empêcher de les prononcer. Sa formation était un fiasco…

    Contre toutes attentes, l’abominable reptile se figea dans sa progression. L’écoutait-il ? Non, une telle chose était inconcevable… Pourtant, Argan l’observa rebrousser chemin et le laisser seul. Ses yeux s’écarquillèrent de surprise ! Avait-il bien vu ?

    Il patienta, persuadé qu’il allait revenir. Mais non, plus aucun bruit ne venait perturber ses morbides réflexions. Son kidnappeur lui avait-il dit la vérité ? La bête était-elle inoffensive ? Il se morigéna, abasourdi d’entretenir des pensées pareilles. Un monstre était un monstre, peu importait les belles paroles de certains !

    Tandis qu’il essayait de s’en convaincre, le temps poursuivit son œuvre et lui apporta toujours plus de doutes.

     

     

    La nuit était tombée depuis une heure quand Wil rejoignit à nouveau la caverne. Un panier de victuailles subtilisées en cuisine à la main, il soupira et s’y engagea, un peu anxieux quant à ce qu’il allait découvrir. L’apprenti se montrerait-il aussi virulent qu’au moment de le quitter ? Parviendrait-il à lui prouver la gentillesse de Brindille ? Rien n’était moins sûr vu son obstination ! Il n’était déjà pas arrivé à le convaincre qu’il ne voulait pas sa mort…

    Wil soupira derechef et s’annonça :

    — Je suis de retour.

    Avant de s’avancer davantage dans la cavité, il souleva la torche imbibée d’huile qu’il avait emportée avec lui, puis chercha dans la poche de son manteau les allumettes qu’il y avait glissées. Il en gratta une contre la roche et éclaira son chemin.

    Brindille accueillit sa venue avec un son rauque. Quant à Argan, il se contenta de le dévisager à son opposé, la corde tendue à son maximum – sa survie n’avait visiblement pas chassé sa panique.

    — Tu es revenu, souffla-t-il.

    Sa voix trahissait son épuisement et son désarroi. La rancœur que Wil avait accumulée suite à ses propos du matin s’envola.

    — Oui, confirma-t-il. J’ai de la nourriture et tu es en vie, comme convenu.

    Argan hocha la tête et ne protesta pas lorsqu’il l’approcha. L’espoir naquit au fond de son être : peut-être discuteraient-ils enfin de manière raisonnable ? Wil se promit de tenter l’impossible afin d’atteindre son objectif. En preuve de sa bonne foi, après avoir vérifié que Brindille bloquait l’issue, il lui détacha les mains.

    — Il sera plus simple de manger ainsi, déclara-t-il en attrapant la nourriture dans son panier.

    Argan l’accepta avec gratitude. Son attitude humble força le fils du tavernier à s’exprimer.

    — Je suis désolé de t’enfermer ici, avec un être que tu crains. Il s’agit de la seule solution que j’ai trouvée.

    — Je suppose que je te dois également des excuses. Même si je n’approuve pas tes méthodes, je suis sain et sauf. Tu as tenu tes engagements.

    Il opina, puis ils mangèrent en silence, mal à l’aise. Wil n’osa parler des appréhensions des villageois vis-à-vis de la fuite du jeune homme ni des battues organisées par son maître angoissé. Il avait conscience que personne n’autoriserait Baldur à approcher de la grotte, mais il s’inquiétait. Argan ne pourrait pas rester là très longtemps. Tôt ou tard, il devrait imaginer une solution ou admettre l’inévitable : il ne pouvait pas sauver tout le monde.

    L’adolescent se mordit la langue. Non, il ne céderait pas au fatalisme, pas tant qu’il lui restait une chance.

    — Acceptes-tu de m’écouter ? interrogea-t-il son interlocuteur.

    Argan acquiesça.

    — D’abord, j’aimerais que tu autorises Brindille à t’approcher.

    — Non.

    Le ton fut sec, claquant ; il n’admettait aucune protestation.

    — Je te promets que tu ne risques rien, insista Wil. Jusqu’ici, je ne t’ai pas menti. J’ai besoin que tu m’accordes ta confiance, j’aimerais juste que tu la contemples. S’il te plaît.

    Le traqueur eut l’air étonné qu’il le supplie, mais à sa grande surprise, il considéra sa demande.

    — Un dragon a tué ma famille.

    Wil pâlit, aussi hébété que gêné par l’aveu. Voilà qui compliquait encore les choses…

    — Je suis désolé, souffla-t-il, sincère. Je… je ne suis pas naïf au point de croire que les dragons sont tous des créatures innocentes. Certains sont monstrueux, d’autres agissent dans le but de se préserver et causent du tort aux humains. Je ne cherche pas à les défendre ni à minimiser ce que l’un d’entre eux t’a fait. Simplement… Brindille n’est pas ainsi. Je t’en conjure, donne-lui une chance.

    — Je… Si je te demande de lui ordonner de reculer, t’exécuteras-tu ?

    Il s’empressa d’agréer :

    — Bien sûr.

    Argan soupira :

    — Soit. Appelle-la, mais je ne te promets rien.

    Wil lui sourit, incapable de lui dire à quel point il appréciait ses efforts. Puis il pivota vers son amie et l’interpella ; il la pria d’approcher avec lenteur et comprit à sa démarche qu’elle n’aurait pas été apte à se déplacer plus vite. Son état empirait… Il constata avec tristesse que la couleur noire s’était étendue sur ses écailles depuis la dernière fois qu’il l’avait admirée à la lumière du jour. Sa patte blanche ne l’était plus que d’un quart. Brindille ne lui survivrait pas, il en était sûr désormais. Une telle pensée le déprima. Néanmoins, il s’échina à ne rien laisser paraître sur son visage et la caressa.

    À ses côtés, Argan se tenait droit, figé dans sa crainte.

    — Ça va ? le questionna Wil.

    — J’ai connu mieux.

    — Elle ne bougera pas. N’est-ce pas, ma belle ?

    Deux fines paupières s’abaissèrent sur les grands yeux dorés qui leur faisaient face.

    — Détaille-la, Argan. Vois-tu toujours un monstre ?

    Au prix d’un immense effort, son prisonnier affronta le regard reptilien. Ses membres tremblaient, sa respiration était extatique ; cependant, il prit sur lui et ne cilla pas. Il sonda Brindille, observa son attitude. Au bout d’un moment, son souffle devint plus régulier, sa position plus assurée et il osa s’avancer à son tour.

    — Je n’avais jamais considéré un dragon de si près…

    — Première mission ? demanda le fils du tavernier.

    — Première sortie en dehors de la Guilde. Jusqu’à présent, je n’ai eu qu’un enseignement théorique.

    Voilà qui expliquait son manque de muscle et la facilité avec laquelle il avait été mis en déroute la veille. Wil s’enthousiasma de sa confidence – un net progrès de leur situation.

    — Est-ce… qu’elle a déjà attaqué quelqu’un ?

    — Pas en 150 ans, affirma-t-il.

    — Tu en es sûr ?

    — Nous avons passé un pacte avec elle à cette date. Enfin, le village, je veux dire. Nous veillons sur elle et elle sur nous. En outre, elle ne chasse pas notre bétail et se nourrit plus loin, discrètement. J’ignore la façon dont elle vivait avant cela. Je sais juste qu’elle est très âgée et qu’elle en a eu marre de fuir les traqueurs, de voyager sans cesse. L’accord conclu l’a été à son initiative.

    — Les locaux ont accepté d’écouter un dragon ?

    — Je ne connais pas tous les détails. De nos jours, on se contente d’expliquer la nature du pacte aux enfants et l’importance de garder le secret.

    Argan hocha la tête, hagard.

    — J’ai du mal à y croire, avoua-t-il.

    — C’est difficile lorsqu’on a été élevé dans la peur de ces créatures. Nous-même avons par instants du mal à y croire, mais Brindille… elle est différente.

    Comme pour le remercier, la concernée ronronna.

    — Il y a davantage, n’est-ce pas ?

    La perspicacité de l’apprenti impressionna Wil, qui resta plusieurs secondes interdit.

    — Qu’est-ce qui te permet de dire ça ? finit-il par demander.

    — Ta famille était prête à me tuer alors qu’ils n’étaient pas nés lorsque le pacte a eu lieu. Un tel dévouement est énorme. J’ai le sentiment qu’il me manque une information et ton attitude me le confirme.

    — Touché.

    Un silence s’installa, qu’Argan brisa.

    — Est-ce que… est-ce que tu accepterais de m’en dire plus ? interrogea-t-il.

    Wil hésita. En le sauvant, il avait déjà pris un risque énorme ; vendre la mèche sur l’existence de l’accord passé avec son amie en était un autre. Mais pouvait-il trahir les siens une fois de plus en lui révélant la nature de leur protégée ? Il inspira, puis se décida. S’il désirait convaincre Argan, il se devait d’être honnête envers lui. Il se soucierait des conséquences plus tard.

    — Ma mère me tuera de ses propres mains si elle apprend que je t’en ai parlé… soupira-t-il. Tu es d’accord, Brindille ?

    Derechef, un ronronnement lui répondit – au moins, il avait son accord à elle.

    — Examine ses pattes, ordonna Wil. Que remarques-tu ?

    Argan répliqua dans la seconde.

    — Le bout de l’une d’entre elles est blanc.

    — Il s’agit de sa véritable couleur.

    — Par quel miracle est-ce possible ?

    Wil sourit tristement.

    — Je l’ai toujours connue avec des écailles noires. Déjà lorsque j’étais enfant, elles dominaient les blanches. Pourtant, au début de son existence, Brindille était semblable à la neige. Elle est différente aujourd’hui parce que la maladie la ronge.

    — Qu’a-t-elle ? Est-elle venue chercher votre protection à cause de son mal ?

    — Ce n’est pas le sien.

    Les yeux d’Argan s’écarquillèrent et l’implorèrent de lui apporter des explications.

    — Elle possède un don. Son souffle est particulier, il lui permet d’aspirer la souffrance et de la prendre en elle. Elle n’en ressent pas les effets, mais l’effort diminue son espérance de vie et, quand ses écailles seront toutes sombres, elle s’éteindra.

    — Donc ça signifie qu’elle…

    — Est mourante, oui, confirma-t-il.

    Son interlocuteur observa le reptile du coin de l’œil, partagé entre la peine de sa découverte et les certitudes ancrées en lui. Au bout d’un moment, il demanda :

    — Chaque dragon possède-t-il un don ?

    — Je n’ai pas la réponse. Je suppose que Brindille a « vendu » le sien dans le but d’obtenir la protection des villageois. Elle nous soigne. Elle absorbe nos douleurs, guérit nos enfants, sauve nos bébés, soulage les vieillards, résorbe nos blessures physiques. Depuis 150 ans, dès qu’un résident souffre d’un mal quelconque, elle répond présente. Elle se tue à petit feu pour nous et ne nous demande rien en échange, si ce n’est de taire son existence. Comment pourrions-nous la trahir en le sachant ? Comment pourrions-nous ne pas tenter l’impensable afin de prolonger sa fin ? Je ne m’attends pas à ce que tu nous pardonnes. Je reconnais que nous sommes allés trop loin en t’entravant, puis en projetant de t’éliminer et je n’ai jamais escompté ta mort. J’espère juste que, au fond de toi, une parcelle de ton être arrivera à comprendre, maintenant que la vérité t’a été révélée. J’aimerais simplement que Brindille soit en mesure de terminer sa vie en paix.

    Incertain, Wil n’en dit pas plus. Tout raconter au jeune homme lui procurait une sensation de justice, comme si c’était bien la chose à faire. Dorénavant, les dés étaient jetés. Il ne pourrait rien essayer de plus afin de le convaincre. Néanmoins, il craignait sa réaction. S’il refusait de taire la présence de Brindille…

    La gorge nouée, il s’interdit d’y songer.

    — Oui, souffla Argan.

    Surpris, il bafouilla :

    — Que… quoi ?

    — Je pense que je comprends. Je ne parviens pas à décider si j’approuve les tiens ou non, une grande part de moi affirme que c’est de la folie et qu’il est inacceptable d’accorder sa confiance à un dragon, qu’en autant d’années, la situation aurait déjà dû dégénérer, mais si ce que tu m’as relaté est vrai, alors je comprends votre position et l’acharnement des tiens à protéger le… Brindille.

    Wil sourit, presque plus touché par l’emploi du surnom de son amie que par les propos qu’il venait d’entendre.

    — Vu l’affection que tu as envers elle, poursuivit le chasseur, je crois même que je vais te remercier une nouvelle fois de m’avoir sauvé. Rien ne t’obligeait à agir de la sorte. Débarrassé de moi, l’intégralité de tes problèmes se serait envolée.

    — Je ne souhaite pas ta mort. Surtout que… c’est de ma faute si on en est là. Si je m’étais montré plus prudent lorsque je suis allé prévenir Brindille, tu ne m’aurais pas suivi. Ton maître et toi seriez restés le temps de mener une enquête de routine, puis vous seriez reparti et personne n’aurait été en danger de mort.

    Argan ne confirma ni n’infirma ses propos. Il se contenta de le scruter avec attention, le regard voilé de doutes et d’incertitudes.

    — Puis-je te poser une question ? finit-il par lui demander.

    Wil opina.

    — Si je n’accepte pas tes conditions et affirme vouloir prévenir Baldur, que se passera-t-il ?

    — Honnêtement ? Je n’en ai pas la moindre idée. J’ai conscience qu’il ne sera pas possible de te garder ici des jours. Je suppose que je me creuserai la tête pour inventer un plan B.

    Argan le dévisagea. Puis, les doigts tremblants, il avança sa main jusqu’au museau du majestueux reptile et l’effleura. Un léger sourire prit place sur ses lèvres.

    — Tu es donc incapable de décider qui doit mourir entre elle et moi ?

    — Je ne vois pas pourquoi l’un de vous serait obligé de mourir. Il existe forcément un autre moyen.

    — Le pacte… stipule-t-il que votre « invitée » n’a pas le droit de s’en prendre aux gens qui ne sont pas du village ?

    Wil se mordit la langue. Voilà qui n’allait pas arranger ses affaires.

    — Non, avoua-t-il. Mais tu es restée avec elle et tu es toujours vivant.

    — Récapitulons, reprit Argan, tu me garantis qu’elle est innocente et mourante, je te promets de ne rien révéler à mon maître ou à la Guilde et je retrouve par miracle mon chemin après m’être perdu, c’est l’idée ?

    Un nœud serré dans l’estomac, le fils du tavernier agréa. Si les mots prononcés auraient dû lui donner de l’espoir, leur ton l’angoissait ; il sentait qu’il n’avait pas gagné la partie, pas encore. L’apprenti hésitait.

    — Une dernière question, reprit celui-ci. Admettons que je promette de me taire et que tu me laisses quitter la grotte. De quelle façon t’assureras-tu que je ne te tends pas un piège, que je n’irai pas avertir mon mentor à la première occasion.

    Wil sourit. Il s’était attendu à cette question dès le départ et pressentait qu’elle surviendrait tôt ou tard. L’heure de prendre son plus gros risque était advenue.

    — Je n’aurais aucun moyen de savoir si tu comptes ou non me trahir et vendre Brindille. Mon unique choix serait de t’accorder ma confiance, de m’en remettre à toi, comme tu l’as fait lorsque je suis venu te détacher à l’auberge.

    — Tu serais prêt à prendre un tel risque ?

    — S’il y a une chance que ça vous sauve tous les deux ? Oui.

    — Et s’il ne paie pas ? insista Argan.

    De plus en plus inquiet, Wil souffla :

    — Alors je regretterai ma vie entière de ne pas avoir réussi à protéger mon amie et je prierai pour que l’un de ses congénères abrège ton existence de menteur.

    Contre toute attente, un rire lui répondit.

    — Voilà qui a le mérite d’être honnête ! Je n’en attendais pas moins de toi.

    La main de son interlocuteur s’appuya sur les écailles noires avec plus de fermeté et les caressa. La créature ferma les yeux, en confiance.

    — Rassure-toi, Wil. Tu n’aurais pas besoin de prier. M’égarer dans ces contrées a été une épreuve pénible et humiliante. Baldur ne me pardonnera pas de si tôt ma bêtise, surtout qu’il aura gaspillé son temps par ma faute. Notre enquête n’aura rien donné. Je ne peux décemment pas lui imposer la honte de perdre son élève sous les crocs d’un dragon en plus, tu n’es pas d’accord ?

    Pour la première fois depuis que Wil avait aperçu le chasseur arriver au hameau, leurs deux sourires se rencontrèrent.

     


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